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philosophie, politique

Sur l’asymétrie du social

« …Ce que cherche à signifier Lefort, en soulignant ce lien entre asymétrie et représentation, c’est qu’au fond le peuple n’a pas le désir d’exercer le pouvoir mais seulement celui de ne pas être opprimé, et qu’ainsi sa lutte pour contester la domination l’arrime à une revendication irrépressible de liberté : Le désir de liberté qui agite le peuple est pour ainsi dire, comme l’affirme Lefort, « sans objet » parce qu’il n’est pas désir d’occuper le pouvoir, mais de le contester, en faisant obstacle au désir de domination des Grands. C’est pourquoi celui-ci ne peut advenir au registre du réel que sous forme de représentation, qui marque une distance entre le lieu du pouvoir et le désir de liberté, et non dans la forme d’une incarnation, ce qui serait le cas si le peuple décidait d’occuper effectivement la place du pouvoir. Mais il y a plus fondamental encore : si les deux protagonistes n’occupent pas une position symétrique, interdisant donc de se former l’image du pouvoir comme tierce figure susceptible de réguler le cours du conflit, c’est que le désir du peuple de ne pas être opprimé est sans commune mesure avec le désir de commander, qui passe non seulement par l’occupation du pouvoir, mais aussi par la possession des signes extérieurs du prestige. Du coup, le désir du peuple fait signe vers un espace politique où la lutte pour l’égalité et la liberté devient non seulement possible mais aussi légitime : loin de constituer uniquement un frein à des appétits démesurés, la loi doit donc avant tout se comprendre comme la seule réponse au désir de liberté – c’est parce qu’il n’y a pas de mesure de la liberté, alors qu’il y a une mesure de la richesse, que le désir de ne pas être opprimé et le désir de commander ou de posséder soient incommensurables. Si la loi n’était que mesure cela impliquerait qu’elle remplisse la fonction d’interposition entre deux appétits certes démesurés mais au fond symétriques – le désir de liberté et le désir de commander ou de posséder. Or l’ordre de la loi ne se déploie précisément que comme réponse à ce désir foncièrement asymétrique qui est de ne pas être opprimé ; de ce point de vue, la loi doit être comprise non comme ce qui réfrène ou interdit, mais comme ce qui rend possible le déploiement de la liberté politique : « …Le désir de l’homme, impliqué dans le conflit universel des classes, s’avère irréductible aux appétits de puissance, de richesses et d’honneurs ; en tant qu’il porte le refus du commandement et de l’oppression, on doit convenir que nul objet n’en fournit la mesure, qu’il détache le sujet de toute position particulière et l’arrime à une revendication illimitée. Cette revendication paraît de telle nature que satisfaction ne peut être obtenue par l’un sans que qu’elle renaisse en l’autre ; ou que, par-delà les redistributions éventuelles de la propriété, du prestige ou de la puissance, se maintient la même force de négativité. Seule elle permet de comprendre que les oppositions multiples d’intérêts s’ordonnent en raison d’une division fondamentale, qu’en dépit des degrés établis dans la possession ou la dépossession des liens sociaux, il y a nécessairement scission de la collectivité en deux moitiés et impossibilité de leur recollement » ».

L’ontologie politique de Castoriadis  |  Nicolas Poirier, p. 380-381

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