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folie, philosophie, politique, psychanalyse

Le politique par Jean Oury [15-10-2004]

Je ne me souviens pas bien de ce que j’avais raconté la dernière fois. Il faudrait essayer de situer. J’avais fait quelques lectures, vous vous souvenez, des extraits de Tosquelles, de Kantorowicz… J’avais parlé également de Pierre Clastres. J’ai même apporté un livre de Pierre Clastres qu’il m’avait donné en 1974, il est mort accidentellement en 1977. « La société contre l’État », en rapport avec la dizaine d’années qu’il avait passées chez les indiens du Paraguay, les Guarani, qui semblait très intéressant, avec des commentaires qui avaient été faits par un autre copain ethnologue, Michel Dartry, et également par Claude Lefort, paru dans une revue, un peu après sa mort, en 1978.

Mais alors, je voudrais essayer de situer d’une façon tout à fait improvisée, situer pourquoi on parle de ça maintenant. Je n’ai pas eu le temps de bien réfléchir à toutes ces questions, mais c’est la suite… Depuis que je fais un blabla à St-Anne, depuis plus de vingt ans, chaque thème, chaque année, est choisi d’une façon apparemment au hasard, mais certainement ça se suit. Alors, il semble que le politique, c’était en filigrane depuis le début. Mais l’année dernière, c’était sur l’objet « a »…. A chaque fois qu’on parle de l’objet « a », ça me fout une absence ! Et l’année d’avant, c’était sur l’angoisse. Alors, au mois de juin, on avait dit : « On va continuer sur l’objet ». Et c’est venu comme ça, de parler du politique. Parce qu’il semble bien que c’est constamment en question, mais c’est ce qui est le plus écrasé, une sorte de méconnaissance systématique dans le travail même. Alors, je peux simplement donner quelques pistes de réflexion, c’est un grand mot. J’avais rappelé la règle fondamentale : être dans une « logique abductive », comme on dit d’une façon précieuse. Je traduis ça en disant : je me donne le droit à la connerie. Si c’est une grosse connerie, on raie et on recommence autre chose. L’avantage, c’est que c’est peut-être le seul moyen de ne pas dire trop de conneries. Parce que si on ne se donne pas le droit à la connerie, ça devient systématique. Je répète ça, c’est pour me rassurer. Mais je peux proposer quelques équations.

Pourquoi j’avais fait référence très rapidement du petit livre de Kantorowicz, « Mourir pour la patrie », avec une préface, une présentation, par Pierre Legendre ? Une présentation remarquable. Dès la première page, ce qu’on pourrait mettre comme une sorte de schématisation de ce qui est en question dans toute l’évolution du droit : il y a le pouvoir, la parole et la mort, comme si c’était un triangle, là où on doit parler du droit. Or, sur un plan plus épistémique, on parle du politique en même temps qu’on parle du droit. Mais on peut aller plus loin.

Je pense à un livre de notre copain, Philippe Rappard, qui s’appelle «   L’État et la psychose ». Alors, il me semble là-dedans qu’il y a des choses à extraire, à critiquer, mais il faudrait le faire une autre fois. Philippe Rappard est féru en droit. C’est à lui que j’avais demandé (avec Ayme et Torrubia) d’écrire pour moi ce qui m’avait été demandé par André Green en 1964, un article de l’Encyclopédie sur la psychothérapie institutionnelle. Donc, il est bien dans le coup. Il faudrait voir quand on parle du politique, comment ça apparaît. Dans « L’État et la psychose », il y a forcément des chapitres sur la politique, mais je ne sais pas ce qu’il en pensait vraiment.

Comme proposition, c’est peut-être une reprise de ce qu’on avait élaboré il y a une dizaine d’années ici, à l’amphithéâtre Magnan, « Hiérarchie et sous-jacence ». Il faudrait transcrire ça, pas forcément éditer, mais en donner des extraits, des petits bouts, voir ce qui est valable là-dedans. Mais c’était pour remettre en question cette notion de sous-jacence. Je l’ai repris maintes et maintes fois, et ça reste à l’arrière-plan de toutes ces réflexions. C’était en même temps une notion que j’avais employée là en 1958. Si on ne tient pas compte du terrain, du fumier, pour planter des fleurs, il faut que le fumier ou l’humus soit en bonne état, il faut traiter la sous-jacence avant de traiter n’importe quoi. Et c’était en même temps une argumentation qui s’est révélée être une possibilité de discussion qui n’a jamais eu lieu. Il est trop tard maintenant, avec Félix Guattari et Deleuze, en particulier dans leur petit livre sur le rhizome, certainement en rapport avec ces choses-là. Mais alors, je voulais intervenir pour dire que ça ne suffit pas, que ce n’est pas simplement au niveau du rhizome et de la logique rhizomatique.

Ce qui est en question, c’est bien plus étagé que ça, c’est plus feuilleté. Or, je définissais très provisoirement la sous-jacence comme une sorte de collusion entre les deux grandes surdéterminations : la surdétermination de l’aliénation sociale, qui est énorme, on est tous aliénés socialement. On vient au monde dans une structure déjà toute travaillée par la politique et l’histoire, et tout ce qui se passe. Par exemple, ce n’est pas la même chose de venir au monde (comme on dit, ça ne veut pas dire grand-chose) après la guerre de 1914 ou bien du temps de Napoléon III. Bien sûr qu’on vient toujours au monde, mais le climat sur le plan sociologique n’était certainement pas le même, avec toutes les conséquences que ça a pu avoir, avec la névrose contemporaine, la perversion et la psychose contemporaine. Alors là-dessus, arrive le problème de la guerre qui n’en finit pas, et puis les camps, les goulags. Tout ça, ça doit  jouer quelque part. Si vraiment ça ne joue pas, il n’y a qu’à continuer, ce n’est pas grave ! 100 millions de morts, qu’est-ce que c’est vis-à-vis de l’éternité ! Mais enfin, ça doit jouer quand même un certain rôle dans la qualité, les effets d’une surdétermination sociale énorme, que j’avais appelé la « dimension aliénatoire ». C’est pour ça que j’avais certainement fait, avant 1990, une année à St-Anne autour du thème, « L’aliénation ». Ça, c’est paru. Or, c’était pour redéfinir quelque chose qui était justement malmené dans toutes les idéologies. J’avais dit que ça avait été même complètement écrasé dans le stalinisme, avec l’interdiction d’employer ce terme d’aliénation, soi-disant que c’était un péché de jeunesse de Marx. Mais c’est un tas de conneries, Marx a toujours employé le mot « aliénation » : Entfremdug ou Enthusserun, en reprenant tous les concepts de Hegel. Or, j’avais fait tout un truc sur l’aliénation. C’est peut-être une reprise de ça, en rapport…peut-être pour mieux comprendre ce qu’on veut dire quand on parle du politique, ça serait bien de relire tout au moins les lignes essentielles de ce qu’on avait essayé d’élaborer à ce moment-là.

Il y a ça : la surdétermination sociale, aliénatoire, qui est énorme, qui pèse bien plus qu’on croit. On est pris là dans les coutumes, les habitudes, les façons de rencontrer les autres, de croire que l’école, ça sert à quelque chose, toutes ces choses-là, le mariage, etc… Tout ça, c’est des formes particulières d’aliénation qui trempent dans la politique. Voyez par exemple le problème de la convivialité, pour reprendre des choses un peu massives. La convivialité au XIXe siècle, c’est des cellules de production : mariez-vous, bénissez ça, que ça tienne le coup, faites des enfants ! Et l’on met ces enfants-là dans des fabriques au bout de dix ans ! Ça fait partie de la production. Et donc, la politique, aussi bien en Angleterre qu’en France et ailleurs, la politique joue un certain rôle dans la mise en place par l’État des cellules de production. D’où l’analyse des fabriques, comme on disait à cette époque. Et tout ce qui a été écrasé, confabulé également. Je pense, par exemple, à des études qui ont été faites dans l’une des revues qu’avait fondée Félix et Fourquet, « Recherches ». Il y a un tome sur le travail des femmes pendant le XIXe siècle. Et on voit là apparaître des choses remarquables qu’on connaît bien, qui sont importantes à lire. Par exemple, l’importance des femmes dans la révolte des Canuts. Ça vaudrait le coup de reprendre ça. Ça, ça fait partie des strates, des complexités aliénatoires. Par exemple, le fait de dire : « Pourvu que ce soit un garçon ! », fin XIXe, parce que ce sont des types qu’on formait, sept ans de service militaire… Il fallait la revanche ! Les filles, c’est plutôt des poids lourds là-dedans ! Les garçons feront de bons soldats ! Je n’exagère pas. Ou en Chine, on supprimait toutes les filles dès le premier jour. Ça, c’est quoi ? Ce n’est pas le politique, c’est la politique, manifestation concrète de toute la mise en place d’une aliénation sociale énorme, qu’on ignore. Ça s’infiltre même dans les idéologies, dans la façon de rêver, la façon d’avoir des idées, la façon de voter, les diplômes, toutes ces âneries en fin de compte qui sont en rapport avec une société qu’il faudrait analyser d’une façon permanente. Tosquelles avait raison de dire que l’aliénation, c’est peut-être là qu’il y a le plus de résistance. Pour prendre conscience de ça, pour en tenir compte, c’est infiniment plus grand que ce qu’on appelle la résistance en psychanalyse. La résistance en psychanalyse, c’est déjà pas mal de trucs. Mais là alors, c’est énorme, c’est dix ou vingt ou trente fois plus fort. On n’en sort pas. C’est une première place, ce que j’appelais la surdétermination aliénatoire. Pourquoi j’avais employé le terme de surdétermination ? Pourquoi pas ! C’est un terme qui m’était apparu intéressant dans une étude littéraire, en particulier un livre d’un italien, Gagliferi, traduit en français en 1976, je crois. J’ai rencontré Tagliaferri à Milan, avec Verdiglione. Et alors, il a fait un texte remarquable sur Beckett et sur Joyce, mais surtout sur Beckett. Il avait appelé son livre « Les surdéterminations littéraires ». Ça m’avait beaucoup plu,  ce terme. Et je m’étais dit, pourquoi pas l’appliquer d’une façon plus pensante encore, dans les surdéterminations aliénatoires. Ce qui a révolutionné tous les philosophes et les têtes soi-disant pensantes du début du XXe et encore maintenant, c’est ce qu’a apporté Freud quand même, naïvement, concrètement, génialement, justement parce qu’il ne s’embarrassait pas tellement d’appesantissements rationalistes, philosophiques, néo-kantiens de l’époque. On peut dire qu’il va […] la surdétermination inconsciente.

La grande trouvaille de la psychanalyse, ce qui a fait scandale, c’est qu’il y a une grande partie des choses qu’on fait qui sont surdéterminées et dont on n’a même pas accès au processus de surdétermination. En élargissant même le point de vue clinique de Freud, en l’élargissant tout en respectant parfaitement l’avancée de Freud, en l’élargissant avec tous les apports de notre copain, Jacques Schotte, qui a travaillé énormément pour essayer de traduire concrètement Szondi. Pour ceux qui connaissent le tableau de Szondi et toutes les élaborations qui n’en finissent pas, il y a des surdéterminations qui marquent le destin de tout un chacun, la Schicksalsanalyse, comme on dit dans le jargon. Mais on est surdéterminé d’une façon inconsciente, aussi bien pour ses choix d’amitié, d’amour, de profession, de maladie, et j’irais même jusqu’à dire des styles de mort ! Ça va très loin, et c’est extraordinairement concret. C’est une clinique énorme. Eh bien ça, ça fait partie des surdéterminations inconscientes en gros, qui se manifestent comment ? Par quelles voies ? C’est justement tout le problème, et peut-être une des voies parmi d’autres, peut-être les plus concrètes, les plus opératoires, c’est ce sur quoi insistait Lacan, en particulier par le fantasme. Pas simplement dans son séminaire sur la logique du fantasme qui est un peu tardif. Mais il a toujours insisté sur le fantasme en proposant une écriture particulière du fantasme, en disant que c’est une articulation complexe entre le Sujet de l’Inconscient qui n’est pas dans l’Inconscient, c’est $, et l’objet du désir qui est le représentant, le témoin qu’il y a du désir. Et ça, c’est la grande découverte de Freud : c’est du désir inconscient, et qui restera inconscient. C’est pour ça que je l’emploie maintenant, par réaction sur les positions un peu déviantes… c’est dommage que Félix et Deleuze ne soient plus là pour en parler, ils avaient un peu dévié… Ils ont négligé ce que Lacan appelle le « concept de l’Inconscient ». C’est pour ça que je dis « le désir inconscient inaccessible », il n’y a rien à faire, c’est là… Et en même temps, comme dit Freud, le désir, c’est quelque chose qui est impérissable, indestructible. C’est le dernier mot de « La Traumdeutung » : le désir indestructible qui est là, qui se manifeste dans n’importe quelles circonstances, qu’on soit dans telle situation, dans un groupe, dans une relation, c’est toujours le désir indestructible, inaccessible.

Or, comment se manifeste ça ? On voit bien la difficulté logique pour des types qui sortaient du XIXe siècle avec un positivisme un petit peu sommaire, même des types comme Lénine qui écrivait des trucs un peu limites… Je ne sais pas si vous avez lu « l’empiriocriticisme» de Lénine, au bout de cent pages, j’ai arrêté parce que ça m’agaçait trop, c’étaient des âneries, il faut bien le dire, sur Leibniz, etc… Même ça, on voit bien que c’était quelque chose de très difficile. Il y avait là quelque chose qui était l’axe principal. Ce n’est pas forcément une révolution copernicienne, comme on a dit, mais tout tournait autour de quelque chose auquel on n’avait pas accès. Quel scandale ! Pour en avoir justement le modèle, Freud disait, il faut étudier la pathologie. Là, c’est le comble ! S’il faut étudier les fous pour savoir quel est notre désir, ça suffit, il faut foutre ce type en tôle !

Tout le travail, entre autres, de Freud et de Lacan, de présenter les articulations, c’est de montrer que : qu’est-ce qui peut se manifester de l’ordre du désir inaccessible dans l’existant (non pas dans le vivant) ? Dans l’existant, c’est sous forme de cette chose très problématique, difficile, qu’on appelle le « fantasme ». Vous connaissez bien cet effort de Freud de sortir de son embarras, quand il croyait naïvement que les gens racontaient ce qui s’était passé réellement quand ils étaient petits. Il se disait : « Ce n’est pas possible que tous les bourgeois de Vienne, que les pères soient des pervers et des salauds, et qu’ils vont chatouiller leur petite fille quand elles ont un an ou deux ! » Il faut y croire d’abord. Ce qui n’empêche qu’il y a une modulation. Il n’y a pas que du fantasme dans ces histoires-là. Je ne veux pas enfiler la procédure actuelle, un peu louche, de mettre en valeur la pédophilie pour cacher autre chose, mais n’empêche que ça fait plus de vingt ans que je fais un groupe chaque mois avec des travailleurs sociaux sur l’inceste dans le centre de la France, et ce n’est pas de la rigolade ! Là, on n’est pas au niveau du fantasme, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce domaine-là ! N’empêche que le fantasme, c’est le concept majeur qui a été apporté dans la mise au point logique de ce qu’il en est de la « surdétermination inconsciente ».

Ça rejoint le mot d’ordre que je m’étais donné en septembre 1948, quand j’étais encore à St-Alban. Il y avait Tosquelles et il y avait eu la ligne Jdanov. Staline n’était pas encore crevé. Jdanov, Lyssenko, la psychanalyse avait été condamnée comme science bourgeoise dégénérée. Dans un certain sens, il avait raison parce qu’il y avait des psychanalystes qui voulaient psychanalyser les chefs d’Etat pour éviter la guerre ! Mais n’empêche qu’il y avait là une sorte de réduction, d’écrasement de ce qu’il en était de la psychose, au sens très général du terme, et puis ce qui se passe dans le social. Pour en arriver, vingt ans plus tard, à toutes les dérives de l’anti-psychiatrie. Il y a des condamnations absolues de l’anti-psychiatrie par Tosquelles. Il y avait une sorte de confusion entre les deux types d’aliénation. Mon mot d’ordre, c’était de dire : il y a une double aliénation, l’aliénation sociale et l’aliénation transcendantale de la psychose. Transcendantale, étant donné que cette aliénation de la psychose, par exemple la schizophrénie, c’est transcendantal au sens que ça passe à travers la géographie et l’histoire. Qu’on soit dans un régime dictatorial ou dans une république bienfaisante ou bien chez les sauvages etc., il y a de la schizophrénie. Pour la mélancolie, ce n’est pas le cas. Et ça, c’est une dimension transcendantale, ça ne dépend pas des choses concrètes, ça ne dépend pas de la qualité du gouvernement. On entendait des âneries comme ça en 1968, avec les anti-psychiatres. Il y en avait même qui disaient, ils n’avaient pas rendu leur carte après Budapest ceux-là, ils disaient : « Allez voir en URSS, il y a des hôpitaux psychiatriques, et à Cuba ! ». On voit ce que ça a donné ! C’est pour dire que suivant la modalité du gouvernement, on arrivait à supprimer la dimension aliénatoire de la psychose. Quelle joie !

Je vous rappelle à chaque fois, c’est devenu une fable, que dans une assemblée générale, avec Lacan, Maud Mannoni et toute cette bande-là, Laing et Cooper étaient venus. Pourtant, c’était le matin, comme je dis souvent pour Cooper ! Il avait dit :

— « Vive Che Guevara ! »

J’ai applaudi, pourquoi pas, Che Guevara est un brave mec ! Et il a ajouté : « Il faut que les schizophrènes aillent là-bas, ils seront guéris ! » Je me suis dit : quel cadeau pour Che Guevara s’il voyait arriver une péniche de catatoniques pour prendre Cuba ! Ça ne va pas ! J’en étais resté là, à des conversations subtiles avec Cooper…

C’est pour dire qu’il y a là une dimension…j’étais content d’avoir dit vingt ans plus tôt qu’il y a de l’aliénation sociale. Et ce n’est pas en arrangeant le gouvernement qu’on va soigner la schizophrénie, bien que un petit peu ! On voit bien depuis vingt ou trente ans l’écrasement complet de la psychiatrie. On voit des services fermés, les gens en pyjama, on a supprimé toutes ces vieilleries de Club, Tosquelles c’est fini, Freud est mort, il n’y a plus d’atelier, plus de Club, plus rien, il y a des cellules, de la contention, et des chiens policiers ! Ce sont des détails très concrets… Ça dépend quand même de la façon de gouverner, ça dépend de l’État, ça dépend de l’économique. Ce n’est quand même pas ça « le politique ».

La double aliénation, c’est pour dire : bien qu’on tienne compte de l’aliénation sociale, de cette surdétermination énorme qui se manifeste par les rapports entre l’État et la société civile, il y a tout un autre domaine qui est celui de la surdétermination aliénatoire, sur le plan de la psychose. Un grand discours introductif…

Maintenant, je posais le problème, c’était resté très schématique, quand j’ai parlé de « Hiérarchie et sous-jacence ». C’était un terme très prisé par Lucien Bonnafé. Il avait des mots d’ordre. Je rappelle par exemple qu’en avril 1987, à Ville-Evrard, un après-midi, il y avait une discussion pendant trois ou quatre heures, entre Bonnafé et moi. J’en ai profité pour remettre en question : « Et le journal Action en 1948 ? Et la ligne Jdanov, qu’est-ce que tu en as fait ? ». Il était malin et il s’en est un peu débrouillé comme ça, mais ce n’était pas satisfaisant. Il faudrait que je relise ce qu’il m’a répondu, on n’a pas fini de discuter ! Et à un moment donné, il m’a même dit : « Si tu continues de me traiter de « stal », moi je te traite de trotskard ! ». Moi, je suis poumiste. Tosquelles était poumiste, il n’était ni trotskyste, ni stalinien, ni anarchiste. C’est très important, le POUM! C’est pour ça que je disais il y a deux ou trois ans: pour y comprendre quelque chose dans cette soi-disant psychothérapie institutionnelle, lisez « L’Histoire du POUM » de Victor Alba, ou bien une approche faite en 1984 par Georges Orwell sur « Eloge de la Catalogne ». Ça donne une dimension.

Mais n’empêche que Bonnafé avait un point de vue très intéressant sur la hiérarchie. Il a même fait des colloques sur la hiérarchie. Je vous avais raconté qu’une fois, quand il était encore à Perray Vaucluse, environ six mois après que Lacan ait dit « Je fonde », j’avais parié avec Bonnafé que je ferais venir Lacan le 19 décembre pour parler avec des infirmiers. Alors Bonnafé disait : « Il ne se dérangera pas, ça fait des années que je ne l’ai pas vu ! » Arrive 11 heures ? Lacan est arrivé et il a parlé avec les infirmiers tout l’après-midi… Mais alors, Bonnafé a fait plusieurs années de colloques, de stages, pour parler de la hiérarchie. Il était tout à fait conscient quand on disait : pour parler de la hiérarchie, il ne faut pas trop parler parce que ça semble un petit peu contradictoire, ceux qui parlent le mieux de la hiérarchie, ce sont les hiérarques le plus souvent. Tu es un hiérarque et tu n’y peux rien, tu es pris là-dedans, tu n’es pas un infirmier, tu es un hiérarque, c’est pour ça que tu parles si bien de la hiérarchie ! N’empêche que c’est pour ça que j’ai repris plus tard : « Hiérarchie et sous-jacence ». Mais alors, le problème qui se posait, c’était l’articulation. La hiérarchie, qu’est-ce que c’est ? C’est de l’ordre de l’État ? C’est de l’ordre de l’organisation, de l’organisationnel ? C’est la mise en place des fonctionnaires ? Ceux qui sont pointés, qui ont des notes à la fin de l’année comme tous les fonctionnaires ? Je rappelle toujours que c’est Maurice Thorez qui a fait voter la loi pour noter les fonctionnaires, en novembre 1945. C’est intéressant !

Mais alors, la hiérarchie reste quelque chose de la politique, de l’organisation des soins, etc… Par exemple, sur ce plan-là, on voit bien que c’était très différent si on veut pointer certains moments d’histoire. Quand il y a eu le groupe de Sèvres, en 1957-’58, à ce moment-là, il y avait des relations concrètes avec des gens du Ministère. Et puis, il y avait une bonne femme, mademoiselle Mamelet, qui avait un statut particulier au Ministère, pour s’occuper, pour pouvoir discuter de la mise en place d’une politique de la psychiatrie en France. Après, elle n’a pas été remplacée. Ça, ça comptait. Est-ce que du temps de mademoiselle Mamelet, est-ce qu’elle aurait pu tolérer qu’il y ait une multiplication des cellules, de la contention, etc… ? Est-ce qu’elle aurait pu tolérer ça, au moment où on faisait le groupe de Sèvres avec Daumezon, Bonnafé, Tosquelles, etc.? Ce n’est pas sûr du tout. On voit bien qu’il y a des moments de l’histoire tout à fait concrète qui modifient quelque chose, qui ont une importance énorme au point de vue de la hiérarchie. Par exemple, il y a quarante ans, il n’y avait pas l’École de Rennes, c’est-à-dire la formation des technocrates, des gestionnaires des hôpitaux. Il y avait encore cette illusion des comités hospitaliers, des Clubs, par la Circulaire du 4 février 1958. Il y a eu le problème du Secteur. Ça a été extraordinaire au début. C’est grâce à Bonnafé surtout qu’est né le Secteur, et puis St-Alban etc… Ça reste dans la politique, ça, et on voit bien que ça peut jouer dans les modalités de soin, de prise en charge, de la façon de soigner les gens, de les traiter d’une façon polydimensionnelle, en rapport avec ce qui se passe dans la société. Au début de la Fédération des Sociétés de Croix-Marine, c’était quand même quelque chose d’assez intéressant, ce que Tosquelles appelait : « On met en place un cheval de Troie », on essaye de faire un peu d’hygiène mentale dans l’hôpital pour changer un peu l’ambiance, supprimer les quartiers d’agités, supprimer les quartiers de gâteux, que les gens sortent, tout le mouvement de la « révolution psychiatrique », grand mot, vite réduite. Ça reste de la politique…

Je veux dire par là qu’il y a là quelque chose qui joue un rôle important, qui met en place dans l’articulation des statuts, des fonctions, des rôles, qui se modifient suivant les modalités gouvernementales, et les crédits, l’économie, etc… Ça, ce n’est pas le politique, c’est la politique. Mais pourquoi j’insiste un petit peu ? C’est pour dire qu’on n’est pas indifférent aux modalités de prises en charge organisées par l’Etat en gros.

Mais alors, ce que je voulais dire quand je parlais de la sous-jacence, c’était que ce qui est de l’ordre aliénatoire, tout ce qui est des tableaux morbides déclenchés par ce qui se passe dans la société, mais déclenchés positivement ou négativement, ça, ça ne touche pas profondément le noyau psychotique. Par exemple, ça reste dans le domaine d’Eugen Bleuler, le fait d’écrire « Les schizophrénies » en 1911 et d’avoir essayé de mettre en place ce qu’il appelle en gros les « symptômes primaires » et les « symptômes secondaires ». Et plus tard, certaines Ecoles ont dit « les symptômes axiaux » et « les symptômes périphériques », Lopez Ibor par exemple. Du fait même qu’il y a des symptômes secondaires qui peuvent être pris en charge par la société, avec l’ouverture des hôpitaux, dans certains Secteurs, et en même temps une sorte de début de secteur, de prise en charge, de placement à domicile, de travail dans la cité. On voit bien la réflexion même. N’empêche que ce n’est pas parce qu’un schizophrène peut très bien se débrouiller dans la société et devenir employé de bureau ou ministre, pourquoi pas ! Ce n’est pas pour ça qu’il est guéri de sa schizophrénie, symptômes primaires ! Il peut très bien rester schizophrène bizarre. On se dit : « Ah, il est bizarre, ce type, il ne faut pas lui parler comme ça parce que ça déclenche des trucs, on prend des précautions ». Mais n’empêche que la schizophrénie est toujours là. Or, c’est ça qui est mis en question actuellement. Je parle de la schizophrénie, mais on pourrait parler aussi de la psychose hystérique ou de la mélancolie, de choses comme ça. Actuellement la schizophrénie, ce qui reste : resocialisation, réhabilitation, et c’est tout ! Le reste, si ça ne va pas, ce n’est pas une maladie ! Voyez le rapport de Roland, revu et corrigé par Kouchner, le mot « schizophrénie » apparaît une fois dans le texte, à l’avant-dernière page ! Un rapport sur la psychiatrie, c’est un peu énorme ! Donc, ça n’existe plus ! Dans l’organisation de la Santé, ça peut être très intéressant, le secteur, les foyers, les sorties thérapeutiques, comme on dit. Mais à quoi ça touche ? Là, ça devient compliqué. Est-ce que ça touche au noyau, ce qu’on appeler les « psychoses nucléaires », « Kern-Psychose », comme disait Kreschmer ? Est-ce que ça touche à ça ?

Le mois dernier, j’avais rappelé très rapidement qu’en fin de compte, après trois relances de Green pour écrire dans l’Encyclopédie, il a bien fallu que je m’exécute. C’était en 1971-72, un truc que je ne trouvais pas mal en fin de compte. Je parlais de la pathoplastie et je disais : toute la disposition de l’hôpital, la façon d’être, la connivence, la lutte contre la hiérarchie avec les distinctions de statut, rôle, fonction, on ne doit pas être pris dans l’aliénatoire massif, ça peut justement aider à nettoyer un petit peu les symptômes secondaires qui sont souvent les plus voyants : l’agitation, le gâtisme, la fureur, les suicides. Souvent c’est secondaire, mais c’est ça qu’on voit. Mais une façon de faire une analyse concrète, collective, organisationnelle presque, pour faire apparaître quelque chose que j’avais certainement étiquetée à cette époque, par provocation, « d’endogène ». Il faudrait reprendre toutes ces questions-là. Et puis, je vous avais signalé que Tosquelles avait eu une certaine réticence. C’est plus tard qu’il a écrit un truc sur l’endogène. Il faut dire que le mot « endogène » était un mot interdit par les philosophes soixante-huitards. On se faisait casser la gueule si on employait ce mot. Une fois, j’ai fait exprès d’employer le mot « endogène », j’étais assis par terre dans mon bureau, il y avait plein de types. Ils m’ont foutu dehors : « Capitaliste, jaloux, pourri ! ». J’étais content de dire : voilà, on est en prise directe sur le noyau psychotique, et c’est à ça qu’on peut l’appliquer, sans perdre de temps avec les trucs énormes pour lutter contre l’agitation, quand c’est simplement une agitation provoquée par le milieu et par la façon d’être…

Dernièrement, en pensant à ça, je vous recommande de lire ou relire un texte magnifique, très clinique, de Tellenbach, sur la mélancolie, écrit en allemand en 1962, traduit vingt ans plus tard, à cause d’un chauvinisme français chronique. Dedans, il y a une définition de l’endogène, de l’endokinèse, des critiques de Kretschmer, il y a des choses remarquables. Et là, j’ai compris vaguement ce que voulait dire Tosquelles. Parce que je devais présenter l’endogène d’une façon un peu trop schématique : on travaille le milieu pour faire apparaître l’endogène. Et c’est tout le thème d’endokinèse. Ça a été très bien vu également par des psychiatres japonais qui connaissaient bien Tellenbach, Timora… Il parle très bien de ça. L’endogène, ce n’est pas un noyau imperméable. Bien sûr qu’il peut y avoir une mise en place des techniques de psychothérapie, de traitements biologiques ou de groupe, des techniques de Pankow, c’est à ce niveau-là. J’en reste là en disant : ce que j’appelais la pathoplastie, c’est un mot que j’ai inventé en 1953, c’est un terme de phénoménologie de Kronfeld et de Birmbaum, la pathogénie et la pathoplastie. J’avais extrait le mot « pathoplastie » pour en faire autre chose, en disant : « patho/plastie », c’est-à-dire la façon de plaster, de former la pathologie. C’était l’une des branches de toute la logique des syndromes réactionnels au milieu. Ce n’est pas pareil quand on rencontre quelqu’un en psychothérapie, si le type est en cellule toute la semaine que s’il est pris dans un système d’échanges, avec des petites responsabilités, des conflits, etc., ça doit être différent. Si ce n’est pas différent, on est dans la science pure ! On verse dans le clan des neurosciences ! Qu’on soit en cellule ou pas, ça ne change pas grand-chose, le cerveau est imperméable ! On sait très bien qu’il y a une plasticité neuronale. Il y a de grands neurologues, intelligents, pas comme tous les autres, qui en parlent très bien.

Une fois posé ça, n’empêche que ça reste là. On voit bien que la pathoplastie est un terme…j’avais dit même que suivant le milieu dans lequel on se trouve, il y a des gradients pathoplastiques, comme en physique. C’est des variables suivant tous les paramètres qui se présentent là. Est-ce que le pouvoir infirmier, avec les hiérarchies actuelles, ça doit agir sur des gradients ? Mais il peut se faire que s’il y a possibilité que des infirmiers (quand il y en a encore !) puissent parler sans gêne avec quelqu’un, établir des relations transférentielles, subtiles, ça doit jouer. Ça reste de quel ordre ? Est-ce qu’on joue là au niveau aliénatoire ? Là, il faut situer le politique. Je situerais d’abord le politique, par définition simplette, dans la rencontre entre l’aliénatoire au sens de la surdétermination sociale, avec toutes les nuances sur la pathoplastie, la rencontre entre l’aliénatoire, surdétermination sociale, et puis la surdétermination transcendantale de la psychose, pour mettre en question, concrètement et phénoménologiquement, ce à quoi on a affaire quand on rencontre un psychotique. Qu’est-ce qu’on doit faire ? Et quel est le mode d’articulation entre les deux types de surdétermination ?

J’avais parlé de ça rapidement dans le séminaire sur « Hiérarchie et sous-jacence ». Comment ça s’articule ? Ce qui est en rapport avec la surdétermination inconsciente, qui est justement en rapport avec ce qui est en question dans la phénoménologie de la psychose. L’opérateur de ça, ce qui se manifeste de ça, c’est quelque chose a priori : le fantasme. Le fantasme est le représentant de ce qui est de la structure de ce qui est en jeu dans l’inconscient. D’ailleurs,  on voit bien que dans les analyses d’enfants psychotiques etc., l’accent est mis sur le fantasme. Par exemple, Gisela Pankow quand elle dit : après des préparations d’une patience extraordinaire, elle fait une sorte de « greffe de transfert » pour en arriver à ce qu’il y ait, à un moment donné, une sorte de surface, d’espace délimité articulé avec le désir qui est le fantasme. On voit bien que l’accès au fantasme passe justement par des greffes de transfert.

On peut généraliser sur le plan de la collectivité psychiatrique. On peut dire qu’il y a des quantités de transferts multiples, tout à fait dispersés, dissociés, et en même temps des ébauches, on voit apparaître des systèmes existentiels où il y a quelque chose de l’ordre du fantasme, mais qui souvent se manifestent d’une façon collective bien plus par des acting-out. D’où l’importance, là, encore une fois, de reprendre toute l’articulation que faisait Lacan, et ça a été très important ça, pour distinguer, dans les années 1958-’59, « acting out » et « passage à l’acte ». L’acting-out a la même structure que le fantasme. Sauf que le fantasme est délimité, c’est pratiquement fermé. Tandis que l’acting out, c’est quelque chose qui se montre, dans une fonction de monstration, comme disait Lacan, qui se montre pour justement appeler à l’interprétation. On peut très bien voir justement cette sorte de passage de la structure d’acting-out au passage à l’acte suivant la qualité des interventions dans une collectivité. Or, c’est à partir de là qu’on essayait de mettre en place… Quand on dit « fantasme », il faut inclure en même temps la structure de l’acting-out, c’est-à-dire l’articulation du Sujet de l’Inconscient avec ce qu’il en est du désir.

D’une façon très simplette, dans la surdétermination sociale, l’aliénatoire, est-ce que ce n’est pas là qu’on pourrait parler, d’une façon massive, de ce que Lacan a appelé […]; et du côté du fantasme, est-ce que ce n’est pas là qu’on devrait mettre en question le désir inconscient ? On sait très bien que l’articulation dans un processus analytique, c’est l’articulation entre la demande et le désir, pour reprendre une thématique tout à fait connue maintenant, et bien développée par Lacan dans tous ses séminaires. Comment traite-t-on la demande dans une analyse « commerciale » ? On sait bien que le piège, c’est justement de pouvoir tenir compte de la demande, ne pas écraser la demande, pour petit à petit, par un système de transfert, il puisse y avoir quelque chose de l’ordre du désir qui apparaisse sous forme de déchiffrement de fantasme, etc…

D’une façon schématique, une proposition « abductive » (donc qu’on peut très bien foutre par terre), dans l’ordre de la surdétermination aliénatoire, sociale, on pourrait mettre quelque chose de l’ordre de la demande du côté de la surdétermination inconsciente, fantasme et autres, et on peut mettre quelque chose de l’ordre du désir. A ce moment-là, on met la rencontre dans la sous-jacence, ce qui permet que puisse se développer des systèmes de rencontres, de relations qui tiennent le coup etc. dans une collectivité. Dans la rencontre entre l’aliénatoire, sociale, et la surdétermination inconsciente, c’est la rencontre entre la demande et le désir.  C’est un peu simplet mais on peut le poser comme ça, comme hypothèse un peu simple.

On peut dire autrement. Ce qui est entretenu par les structures politiques, étatiques mises en question, politiques de Santé et compagnie, c’est quelque chose qui arrive surtout avec les mouvements actuels, c’est entretenir des stéréotypies qui sont de l’ordre : il faut remplir des fiches, des colonnes, « si tu ne fais pas ça, tu n’auras pas ça ! ». C’est la logique binaire. Les évaluations, les accréditations, toutes ces âneries qui sont pourtant très graves comme système de pression. Et ça, plus c’est stéréotypée, mieux c’est ! Plus c’est homogène, plus tu es dans la ligne, c’est-à-dire en fin de compte tout le contraire de ce qu’on avait essayé de mettre en place dans cette soi-disant psychothérapie institutionnelle : l’hétérogénéité, la disparité, le hasard. Non, il faut que ce soit pris, que ce soit transparent ! J’ai reçu une lettre il y a huit jours de la part de l’ARH et compagnie, qui disait : « On demande la transparence de ce que vous faites ». Il faut être tellement transparent que quelquefois, on passe à travers quelqu’un et on ne sait pas qu’on est passé à travers ! Quand on est transparent, il faut faire attention ! Admettons qu’on devienne tous transparent, il faut faire gaffe à la sortie ! Donc, plus tu es transparent, plus tu es homogène, plus tu es stéréotypé, plus tu es gradé, mieux c’est ! La formation, c’est d’être mobile : trois mois par ci, trois mois par là, tu es formé maintenant ! On sait bien que pour comprendre un milieu, il faut des années, il vaut mieux trois ans que trois mois pour commencer à y piger quelque chose. Ça, c’est une sorte de mise en cadre d’une sorte de politique, justifiée d’une façon un petit peu fantaisiste par la politique de Santé en général. Ça reste dans la surdétermination. En fin de compte, on peut dire que l’idéal de tout ça, c’est de pouvoir être au niveau de la reproduction, au sens freudien du terme. Reproduire ce qui s’est passé, on sait ce qui s’est passé, ça se reproduit, comme ça on peut calculer, faire des statistiques. Vous savez par exemple qu’aux États-Unis, les mutuelles prennent les dépressions en charge quand ça ne dure pas plus d’un mois. Au bout d’un mois, tu n’es plus remboursé. Alors, si on est hospitalisé, si au bout d’un mois, tu es encore un peu déprimé, il y a des astuces : à ce moment-là, il faut dire : « Il a une gastroentérite », et il a le droit à huit jours de plus ! Mais on ne peut pas avoir une gastroentérite tout le temps quand même ! Une enzyme, trois jours de plus ! Mais après, ça suffit ! On peut vraiment classer les gens comme il faut, enfin on peut faire des statistiques : les déprimées, les non-déprimés. Et on arrive à des statistiques comme dans le rapport Kouchner. En France, il y a les toxicos, les suicides et les déprimés. Allez voir dans les prisons ! D’ailleurs, on nous présente à la télé des prisons, elles sont surchargées. Le tiers des prisonniers s’éduquent, ça vaut le coup, c’est mieux qu’une école ! Donc, dans les prisons, on se forme, et maintenant, les écoles deviennent des prisons ! Voilà à peu près ! Ça, c’est de la surdétermination. On est au niveau de reproduire un certain modèle stéréotypé.

Et alors, quelle sera la jonction entre les deux aliénations ? Hypothèse, très risquée : c’est transformer la reproduction au sens freudien du terme en répétition. Répétition au sens de Freud, de Lacan, de Kierkegaard, c’est-à-dire ce qui est non pas du fermé mais de l’ouvert et qui met en question non pas des choses qui se sont passées, mais du signifiant. C’est-à-dire en gros du symbolique. Justement la jonction entre les deux,  si on veut que ce soit opératoire, il faut l’ouvrir justement. C’est une jonction ouverte sur la répétition. Donc, il faut articuler ça avec la demande, le désir, etc…

Il y a ça. Je pense que pour pouvoir mettre ça en question, ça nécessite non pas une simple réflexion, mais ça nécessite une praxis, ce que j’avais appelé il y a très longtemps « le Collectif », c’est-à-dire une sorte de logique particulière, dans les années 1960, une sorte de machine abstraite. Je disais bien : le collectif,  ce n’est pas la collectivité, ce n’est pas au sens de Sartre, ce n’est pas au sens de Bonnafé, c’est ce qui est nécessaire dans l’articulation logique de ce qu’on fait pour que ça puisse mettre en question et mettre en valeur des systèmes, de tenir compte du fantasme, de la répétition. Or, la répétition, on sait bien que c’est en rapport avec des quantités de choses, en particulier avec le personnel, le transfert et puis la pulsion de mort. Et alors, on voit apparaître là quelque chose de l’ordre de la parole au sens très large du terme. En analysant un petit peu plus, on va dire du « langage », ou en analysant encore un peu plus, « lalangue ». Dans cette société, qu’en est-il du pouvoir ? La parole, la langue, le pouvoir. Et en même temps, la mort à laquelle on n’échappe pas. Le politique, c’est ce qui permet peut-être l’articulation en première approximation, entre le politique, la langue, le pouvoir et la mort. C’est une réflexion sur laquelle il faudra revenir. Quand on dit « la mort », il ne faut pas s’effrayer de la chose, il faut mettre en question ce qu’il en est.

Et la grande trouvaille, très timide, de Freud, quand il a parlé de la « pulsion de mort », de Thanatos, en particulier dans « Problèmes économiques du masochisme » en 1924. Mais il a vite recouvert ça. Mais à mon avis, ça a noyé un petit peu le problème essentiel. Il a parlé de la pulsion de mort et de la pulsion de destruction. Il s’agit de la pulsion de mort, il ne s’agit pas de la destruction. Je dis souvent que la pulsion de destruction, on a affaire à ça, bien sûr, la plupart du temps, c’est justement quand il y a une sorte de mélange, de chatouille entre Eros et Thanatos. La pulsion de mort, comme le dit très bien Freud, c’est la pulsion par excellence. Et justement, c’est ce qui maintient en fin de compte la plus grande énergie, qui maintient la structure. Il faut reprendre toute une thématique là.

Le politique, ça serait dans l’articulation de ces choses-là. Mais pour articuler, c’est là que je voulais faire appel à cette machine abstraite. C’était avant que Félix et Deleuze parlent de « machine désirante ». Moi, ça ne m’a pas plu du tout ! Moi, c’est une « machine abstraite » au sens d’un linguiste russe de Moscou, Saumjan, qui faisait une critique de Chomsky et qui parlait justement de ce sur quoi s’est appuyé pendant un certain temps Julia Kristeva, quand elle a écrit son livre sur la « sémanalyse », mais elle avait fait toute une étude sur Saumjan, extrêmement valable et importante, dans les années 1970. Ce que Saumjan reproche à Chomsky, c’est que ce sont des trucs stéréotypés qu’il a bâti sur toujours le même type de langue. Mais comme le travail de Saumjan, c’était de construire des langages abstraits, pour les spoutniks, etc…, rapidement, et c’est souligné par Jakobson très bien, il faut tenir compte, même dans ce qui est mis en question d’une façon logistique presque, c’est la double articulation : il y a un niveau phénotypique et un niveau génotypique, au sens habituel du terme. « Phénotypique », c’est ce qui se voit. C’est surdéterminé par un autre niveau qu’on ne voit pas mais à quoi on a affaire, le niveau génotypique. C’est ce que Saumjan appelle les « champs transformationnels ». J’en avais parlé en 1960. Or, je parlais du collectif en m’appuyant implicitement sur ce qu’il en est des champs transformationnels de Saumjan, et en même temps en essayant d’y greffer (mais ça n’a pas pris, cette greffe) de la linguistique structurale. Mais ça, ça devenait trop compliqué, je n’ai pas pu en parler.

Il semble que c’est à partir de là qu’il y a possibilité, dans une collectivité, qu’on puisse tenir compte de ce qui se présente comme paramètre, de voir quelles sont les relations entre les deux aliénations. Alors, pour tenir ça, ce qui est en question dans toutes ces histoires, que ça soit des relations à deux, à dix ou à cinquante, ce qui tient, il faut généraliser la notion, c’est le concept de transfert. J’ai déjà raconté qu’au début de La Borde, un type est passé, psychanalyste, qui s’intéressait beaucoup à Szondi, il est mort malheureusement. Il s’appelait Rudrof. Et il m’a dit : « Et alors, qu’est-ce que tu fais du transfert ? ». Je n’ai pas pu répondre. Mais en y repensant, il posait juste la question. Malheureusement, il est mort. Je l’avais revu une fois au Congrès de Cerisy, en 1977, puis il est mort quelques années après. On sait très bien que quand on va dans un milieu quelconque, que ce soit un IMP ou autre, tout de suite, il y a quelque chose. Ce n’est pas de la subtilité dans l’air, c’est quelque chose de l’ordre du transfert qu’il faut redéfinir, le « transfert dissocié » comme je dis, bien sûr, au sens pankowien du terme. Mais en même temps, en reprenant, même d’une façon très rapide l’essence même du transfert. Il n’y a qu’à voir ce que dit Lacan dans son séminaire sur le transfert. Il arrive à dire : ce qui est en question: désirant, désiré, il ne faut surtout pas devenir désirable quand on est en place de désirant. Et justement l’astuce, c’est de pouvoir ne pas répondre à la demande pour ne pas être désirable. Enfin, ça rate quelquefois ! Mais n’empêche qu’il y a quelque chose là, à la base de ça, ce qui est la base même du transfert, c’est le désir de l’analyste qui est bien plus profond, un désir travaillé, une mutation, autrement ça ne sert à rien, il y a quelque chose qui tient. On ne dit pas : « Monsieur, je désire pour vous parce que vous n’êtes pas capable de désirer ! » Ce n’est pas ça. L’essence même du transfert, c’est le désir de l’analyste.

Mais dans une collectivité, tout le monde, 1/100 ou 1/1O, tout le monde est désirant, à part quelques personnes, variables, que j’avais appelé il y a vingt ans dans une typologie nouvelle, les « ça-va-de-soi » et les « ça-ne-va-pas-de-soi ». Or, les « ça-va-de-soi », pas question du désir, les 35 heures aidant, c’est parfait, la montre, on fout le camp, peu importe si un type meurt une heure après, ce n’est pas mes oignons, j’ai fait mon temps ! Tandis qu’un « ça-ne-va-pas-de-soi » est traité par les « ça-va-de-soi » comme un emmerdeur. Il se pose toujours des problèmes, il n’est jamais satisfait. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Et puis, si je m’en vais, à qui je dois le dire ? Vous savez que c’était une faute de dépasser les six heures de travail ! Et alors, les « ça-ne-va-pas-de-soi », pourquoi sont-ils là ? Ils se posent le problème sans se le poser. Ils sont là parce qu’ils sont là. Et qu’est-ce qui fait qu’ils sont là ? Parce qu’ils ont un certain désir inconscient d’être là. On devait faire une rencontre à Strasbourg entre psychanalystes des villes et psychiatres des champs. Et je donnais des exemples. Qu’en est-il du désir ? Et puis au dernier moment, Pontalis et Leclaire ont dit : « Non, ce n’est pas le moment ! ». Ce n’est jamais le moment ! Et puis ça n’a pas eu lieu. Mais en général, ce qui n’a pas lieu, ça vous reste en travers de la gorge. C’est pour ça que j’y pense. Si ça avait eu lieu, je n’y penserais peut-être plus du tout ! C’est l’effet Zeigernick en psychologie. Quand on rate quelque chose et qu‘on le voulait, ça reste toute la vie, ce n’est pas marrant ! Mais alors là, ce qui fait qu’on est là, il y a quelque chose de l’ordre du désir inconscient qui se marque par cette réflexion transcendantale qui est la position analytique par excellence : qu’est-ce que je fous là ? Il faut se poser la question profondément, en état surpris même, en étant même dans un état d’étrangeté. Alors bien sûr, il y a le tempérament de chacun, il y a des gens qui se posent la question, d’autres qui ne se la posent pas. Moi, depuis le temps que je me la pose, c’est toujours ça.

Une parenthèse : il y a trois jours, devant le château, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? C’est extraordinaire ! Qu’est-ce que ça veut dire ? » C’est toujours nouveau ! C’est une pathologie grave. Et quand on voit arriver un analyste qui ne se pose pas la question, « qu’est-ce que je fous là ? »… Certains parlent de l’analyse du contre-transfert. Mais il n’y a pas de contre-transfert, c’est simplement le fait de mettre en question son propre désir d’être là, et sans le savoir.

Voilà à peu près. C’est donc cette problématique-là, quand je parlais du collectif, ce que j’avais appelé une « machine d’analyse diacritique », c’est avec ça qu’on pourrait enfin analyser un peu plus sérieusement ce qu’on appelle la « pathoplastie ». C’est-à-dire que dans tout ce qu’on fait, aussi bien sur le plan collectif, dans des réunions, aussi bien administratives que dans des colloques ou des rencontres, ou une relation analytique soi-disant classique, c’est le même bazar, il faut que ce soit le même bazar, c’est un concept. Vous vous souvenez que la dernière fois je disais : les concepts, ce sont des mots d’ordre. Le concept de transfert, le concept d’inconscient, c’est un mot d’ordre du politique. Parce qu’on supprime le transfert quand il n’y a pas de mot d’ordre, tout se casse la gueule. On prend position pour tout à fait autre chose. Alors, qu’on ne vienne pas à ce moment-là dire : « Moi, je fais de la psychothérapie institutionnelle ! », comme on joue au cerceau ! Georges Bataille dit que le concept, c’est un cri. Quand je parle de la « double aliénation », c’est un mot d’ordre politique. Ce que j’essaye de formuler là, c’est un mot d’ordre du politique. Le politique, c’est ce qui est mis en question dans l’articulation entre la demande, le désir et le transfert et tout ce qui s’ensuit. Qu’est-ce qu’un PDG a affaire avec le fantasme ? Allez poser le problème rue de Ségur ! « Et alors, les fantasmes ? » Il appelle les flics, si on insiste un peu trop ! Mais ça s’infiltre, même à la Borde, ça s’infiltre. J’ai des exemples actuellement sur des infiltrations effrayantes. Je disais hier dans une petite réunion : « J’en ai marre, je voudrais avoir quarante ans de moins pour lutter contre les infiltrations de la politique qui empêchent qu’il y ait du politique ». Or, le politique, c’est le juridique, c’est la juridiction locale. Ce qui se passe entre demande et désir, c’est de l’ordre qu’il faudrait redéfinir. C’est pour ça que je faisais aussi bien appel à Kantorowicz qu’à Tosquelles ou à Pierre Clastres. Pierre Clastres parlait de la société contre l’État. Il voulait décrire ce qu’il avait vécu chez les Guaranis, les indiens du Paraguay. Les indiens étaient bien en avance sur les 35 heures, ils travaillaient trois heures, largement. Par temps de pluie, quatre heures. Mais trois heures, ça suffit bien ! On dit : « Ah, il n’y a que les femmes qui font le boulot ! ». Mais ce n’est pas vrai ! Ils travaillent juste ce qu’il faut pour avoir de la viande et de quoi bouffer, etc. Ils n’accumulent pas. Ça les amuse de faire la guerre de temps en temps, mais pas trop. La chose la plus dramatique, c’est quand il y a un type un peu parano.

Il faudrait relire des passages. Il ne faut pas croire que c’est bien. Les Guaranis, ce n’est pas un modèle, mais c’est la logique de l’accumulation qui fait que va se produire justement la structure de l’État. Il y a un type plus malin que les autres, qui va profiter etc., l’exploitation… Il développe ça parfaitement bien. Il faudrait en lire des passages quand j’aurai plus de temps. Dans un système hospitalier, on ne peut pas introduire une dimension Guarani […]! Mais c’est certain qu’ils ne travaillent pas comme les Guarani ! C’est vrai, ils font plus ! Et puis, qu’est-ce que c’est que le travail ? On sait bien que Freud, Weizsäcker et compagnie…le travail du deuil, le travail de la maladie, le travail de l’amour, etc… Une fois, au début de La Borde, Félix vient à midi. Je lui dis : « Je ne t’ai pas vu à 9h ce matin, pourquoi ? » Félix m’a dit : « J’ai travaillé, j’ai rêvé de La Borde ! ». Il n’y avait plus rien à dire ! Il avait peut-être raison ! Il y a des gens qui sont là qui feraient mieux d’être ailleurs ! Ce sont des poids lourds plutôt ! Mais il ne faut pas le dire.

Alors, on en arrive là à une autre articulation que je voulais proposer. L’articulation entre l’aliénation sociale et l’aliénation transcendantale. Pour reprendre une stéréotypie d’il y a quelques temps, de l’année dernière ou il y a deux ou trois ans, une stéréotypie que j’avais piochée chez Niels Egebak, un universitaire de Aarus, au Danemark. Il m’avait envoyé un texte magnifique, d’une érudition extraordinaire, sur la notion de travail chez Marx, en remettant en question toutes les âneries de beaucoup de marxologues. Pas tous, mais des gens qui ont compris de travers. Il reprenait tout. Il reprenait aussi bien les Manuscrits de 1844 que les Manuscrits de 1842, et puis les Grundrisse. Et alors, en prenant un modèle épistémico…ce que vous voulez, de Georges Bataille, la distinction entre « économie générale » et « économie restreinte ». Pour résumer, on peut dire : l’économie restreinte, c’est l’économie telle qu’elle est décrite par Marx dans ce qui allait devenir « Le Capital », c’est-à-dire la production capitaliste, le processus productif, c’est-à-dire l’incarnation d’une force de travail qui produit, qui transforme un objet en marchandise, avec toute la thématique du fétichisme. Et après, de la consommation qui doit être prise absolument dans le processus de production. Parce qu’on voit la déviation quand on met d’un côté la consommation et puis la production. Mais c’est dans le même truc. Dans la consommation, il faut reprendre ce qui influe dialectiquement sur la force de travail, sur les valeurs d’échange, en mettant peut-être en sourdine la valeur d’usage. Tosquelles insiste beaucoup là-dessus. Et ça, ça s’appelle « l’économie restreinte », c’est-à-dire l’économie de la plus-value, du profit, du mesurable, avec toutes les équations, avec l’économie mondialiste au fond, avec une complexité plus grande maintenant, avec toutes les histoires de modernisation. Mais n’empêche que ça restait ça : nous sommes tous traités comme des produits. Un enfant est un produit. On peut dire : « Combien tu as de produits chez toi ? » pour dire « Combien d’enfants ? » « J’ai cinq produits ! » On peut changer de mots, comme ça gêne. Vous savez les nouvelles réglementations. Les formateurs d’instituteurs à l’Éducation Nationale qui est toujours à la pointe de la connerie ! Les formateurs disent : « Il ne faut plus employer le mot « élève », il faut employer le mot « apprenant ». D’ailleurs, il y a une Circulaire de l’Éducation Nationale qui recommandait dans les textes officiels aux professeurs de gym dans les lycées : « Vous devriez utiliser davantage le circonstanciel rebondissant », et ça veut dire « jouer au ballon ! » C’est digne de Klemperer. Michel Balat est allé voir les traces de Klemperer à Dresde. Il avait pu conserver des bouts de papier pendant l’époque nazie. Et les mots changeaient d’accentuation de sens. La littérature nazie, et le comble, c’est qu’il a continué d’écrire ça, les mêmes mots servaient à la dictature stalinienne, et après en Allemagne, en RDA. C’est ça, Klemperer ! Eh bien, c’est un indice très grave d’infiltrer des mots. Et il y en a plein !

Pourquoi je disais ça ? Je ne sais plus ! Ah si, c’est pour dire : l’économie restreinte, c’est-à-dire l’économie de production du mesurable, du chronométrable, en croyant que c’est ça, l’efficacité. Et alors, ce qui a été démontré (ce que dit très bien Niels Egebak et qu’on retrouve parfaitement bien dans toutes les réflexions, dans la pathologie du travail de Christophe Dejours, de Pascale Molinier, Lise Gaignard et tous ces gens-là, on voit bien que ce qui est en jeu dans ce qui est efficace dans ce domaine de la psychiatrie, de la pédagogie, de l’éducation, etc…,  ce n’est pas le temps de travail. J’ai des comptes rendus de ce qui se passe dans les IMP, c’est effrayant. Pour reprendre ce que disait Freud, et ce que dit encore mieux Lacan: ce qui est efficace, ce n’est pas l’exactitude, c’est la vérité. Alors, allez dire ça rue de Ségur ! « Nous sommes pour la vérité ! ». Ils vont dire : « Ça va, paranos ! ». Dans une relation avec des psychotiques etc., ou même des enfants, il y a  la façon d’être. Pascale Molinier, dans une étude sur un service de chirurgie, dit, comment peut-on tenir compte de ce qui est efficace, ce qu’on appelle la compassion ? Ça se mesure, ça ? Et elle commence son article par : « Le travail est invisible ». Et on sait bien que la pire des choses qu’on peut faire dans les administrations, c’est la grève du zèle. A ce moment-là, le rendement baisse. Parce que ce qui compte, c’est justement ce qui ne se voit pas. Or, dans le travail analytique, c’est du même ordre, l’interprétation… Une fois, un type est venu à La Borde de la part d’un type que j’avais beaucoup […]. Il m’avait envoyé des psychologues à La Borde en me demandant très poliment, « est-ce qu’on pourrait filmer et enregistrer une séance d’analyse ? » Parce que c’était de la science, de la science positiviste !

Eh bien ça, ce qui est en question dans la surdétermination inconsciente, ce qui est en question dans le désir inconscient inaccessible, le fantasme, le transfert, etc…, c’est du côté de ce que Georges Bataille appelle « l’économie générale ». C’est ce qui avait été très bien vu par Marx lui-même. Et ça, Niels Egebak le dit très bien. Marx était très conscient de ça. Il disait : « ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans les fabriques, je décris cette misère épouvantable ». Mais n’empêche que dans les Grundrisse, en 1858, contre l’avis de Engels, il avait repris la logique de Hegel, et il avait parlé de ce qui compte pour qu’il y ait une force de travail concrète qui transforme l’objet en marchandise. Il avait trouvé ce terme, il faut qu’il y ait un « travail négatif » ou un « travail vivant », c’est le même terme. Et il est non-mesurable et c’est de l’ordre du Spiel, c’est-à-dire du jeu. Le jeu, c’est ce qui rend efficace la relation, et ce n’est pas mesurable. Or, il semble qu’actuellement, on a une sorte de traitement du travail de psychothérapie, de rencontres, comme si on était dans le domaine de l’économie restreinte, c’est-à-dire mesurable, chronomètre et compagnie. Le reste, c’est de la fantaisie. Alors, on peut poser une question : à quoi ça sert, un sourire ? Ça suffit de nous emmerder ! Ça a été reproché, ça ! Il y a un cadre infirmier, dans un hôpital où il y a des chiens policiers, une bonne femme bien diplômée, cadre infirmier, c’est supérieur maintenant. Elle a convoqué une infirmière qui travaille depuis trente ans là-dedans, et qui souriait un tout petit peu : « Arrêtez de sourire ! Arrêtez avec votre manœuvre de séduction ! Le sourire est interdit dans la nouvelle science psychiatrique ! Et arrêtez vos espèces de conneries de Club et compagnie, c’est terminé ! Maintenant, on est dans la neuroscience ! » Je ne fais que répéter. C’est faire entrer de force dans l’économie restreinte. Or, il semble que la jonction entre les deux surdéterminations, c’est la rencontre entre l’économie restreinte telle qu’elle est imposée dans le cadre hospitalier, et puis l’économie générale, celle à laquelle on a affaire. Or, la position de tout le travail de « la machine abstraite », l’opérateur sémantique, type Saumjan ou je ne sais pas qui, où il y a de la diacritique, c’est justement pour dire : comment peut-on argumenter les choses concrètement pour qu’on puisse tenir compte de ce qui est efficace ? On voit bien que la fonction soignante, comme on dit, et c’est là que, malgré tout, Bonnafé avait bien raison quand il déclamait « le potentiel soignant du peuple », c’est-à-dire dans l’équation psychothérapique au sens très large du terme, qu’est-ce qui joue ? Le climat ? Le bon air ? Les herbes ? Être en cellule ? La façon d’être ? Et on voit bien que dans certains cas quelquefois, un schizophrène est bien plus efficace que tous les médecins du monde vis-à-vis d’un de ses copains, à condition qu’il ait la possibilité de le faire et qu’on ne l’emmerde pas avec je ne sais pas quoi, qu’il puisse s’exprimer. On sait bien qu’il y a une fonction soignante partagée. C’est pour ça que je dis, un des maîtres-mots de toute cette histoire de psychothérapie dite institutionnelle, ça devrait être le mot « partage ». Ça fait bien de citer Pindare : « Partage est notre maître à tous ». Ce n’est pas le partage en tranches égales, c’est partager des fonctions.

C’est pour ça que depuis 1953, je fais la distinction entre fonction, rôle, statut. La fonction soignante, surtout dans une collectivité où il y a des schizophrènes complètement dispersés dans leur transfert, la fonction soignante est démultipliée. Et là, on retrouve Tosquelles qui parle de multiréférentiabilité, de dimension polyphonique avec laquelle on travaille. Et quelquefois, il y a un changement extraordinaire. Si on analyse bien, c’est peut-être des choses qu’on n’a même pas vu, qui ont amené une rencontre, un changement. C’est ce que dit Lacan à propos de l’interprétation. L’interprétation, ce n’est pas simplement le psychanalyste qui va dire : « ah, je vous ai compris ! » Il n’y a rien de pire ! C’est une illusion paranoïaque de comprendre quelque chose. Même si vous comprenez ce que je dis, il faut se méfier ! Le fait de sentir quelque chose qui s’est passé, souvent l’interprétation vient tout à fait ailleurs que dans la séance, c’est bien connu ! Heureusement que pour aller voir l’analyste, il faut prendre le train quelquefois, ça fait des rencontres qui sont modulées par ce qui est en question dans le transfert, et qui fait qu’il y a coupure dans l’existence. De même, dans une collectivité, il y a des quantités de petites choses comme ça, qu’on ne voit pas mais qui jouent un rôle énorme. On est très surpris des fois du savoir du schizophrène…

La semaine dernière, il y a une schizophrène, drôlement schizophrène, un lundi soir, vers 10h30 du soir, il faut être là. On m’a appelé, je suis arrivé cinq minutes après, elle était morte. Ce n’est pas un court séjour, ça faisait douze ans qu’elle était là. Mais en fin de compte, la personne qui m’a parlé d’elle d’une façon la plus précise etc., c’est […] qui en parlait beaucoup mieux que le médecin qui la suivait. Elle savait tout, quel était l’âge de sa fille, quand est-ce qu’elle était rentrée, quand est-ce qu’elle était venue en France, etc… Ça fait réfléchir quand même. Parce qu’il y avait une sorte de convivialité, de connivence. On a affaire à ça. Et c’est ça en fin de compte qui maintenait une existence apparemment très appauvrie, mais l’existence de choses qui se sont manifestées à cette occasion ultime de la mort. On voit apparaître le troisième terme de Pierre Legendre : « La mort, la parole, le pouvoir ». C’est cette dimension-là, et c’est là qu’on peut dire : ça n’est possible que s’il y a du politique, c’est-à-dire l’articulation entre toutes ces choses-là.

Et c’est là que se pose le problème que je trouve difficile à poser. Marx n’aurait pas suffisamment parlé de la valeur d’usage. Il faudrait réfléchir à ça. Ce n’est pas sûr du tout. Tout ce qu’on peut raconter, les rapports entre valeur d’échange et valeur d’usage. Or, est-ce qu’on n’est pas un petit peu dans l’économie générale, c’est-à-dire de ce qui n’est pas mesurable ? Est-ce qu’on n’est pas au niveau de la valeur d’usage, bien plus que de la valeur d’échange ? Sinon, rapidement, on en arrive à des termes terribles qui ne sont pas nouveaux : « Combien ça vaut, un schizophrène ? ». « Combien ça vaut, un dément ? ». Une amie de Sarreguemines qui est venue ici longtemps, Eve-Marie Roth, elle a été pendant vingt ans médecin-chef à l’hôpital de sûreté de Sarreguemines. Elle disait que de la part de l’Administration, du Ministère, de la Préfecture, etc…, il y avait dans tout l’hôpital à peu près cinq ou six […] et c’était pointé financièrement : « Un débile profond vaut tant, un schizophrène vaut tant, un dément vaut tant, et il faut passer tant de temps avec l’un et pas la même chose avec l’autre. Sept minutes avec un schizophrène c’est largement suffisant ! Au bout de huit, tu frises la faute professionnelle ! » Voilà à peu près où ça en est actuellement !

Or, c’est un peu dans ce sens-là que je disais, ce qui est en question dans le politique, c’est l’articulation entre les deux systèmes aliénatoires, les deux surdéterminations plutôt, la demande, le désir, la valeur d’usage, la valeur d’échange, qui mettent en question cliniquement ce qu’on peut appeler : qu’en est-il de la pathoplastie ? À condition de ne pas se tromper, encore une fois, n’en déplaise à certains…il ne faut pas se tromper de diagnostic ! Dernièrement, j’ai fait à nouveau un blabla provocateur sur, faire un diagnostic, un vrai diagnostic, ne pas confondre une schizophrénie avec une psychose hystérique, et ne pas dire des ordures, par exemple, sur Pankow, je ne vais pas vous citer le type parce que c’est trop grave ! En disant que ses malades n’étaient pas schizophrènes, qu’elle avait fait des erreurs de diagnostic, qu’elle confondait des hystériques avec des psychoses graves ! Et ça, c’est un discours officiel…

La position du politique, c’est une position non pas sectaire, mais qui devrait être une position de rigueur, pour savoir de quoi on parle quand on fait ce travail-là. Ne pas confondre le désir, la demande et tous ces machins-là. Voilà à peu près, très rapidement, et puis une autre fois, je vous lirai des petits bouts de textes pour vous amuser un peu. Quelques minutes de réflexion, à l’aide ! Il faut m’aider ! Amédée et fleurissant, c’est dans « Les caves du Vatican ». C’est un texte très important pour comprendre la psychothérapie institutionnelle. Avec Tosquelles, on disait : « Les caves du Vatican », c’est parfait. Pour avoir du fric pour soigner les pauvres malades, il faut se transformer en Proto, c’est-à-dire en faux curé pour aller chercher du fric, pour sauver les pauvres malades, et puis s’inscrire dans une société de consommation mais sans se faire mesurer !

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