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politique

L’idéologie totalitaire par Claude Lefort

« […] Le fascisme et le communisme, répétons-le, relèvent d’une interprétation méta-sociologique. Toute tentative de les analyser comme des formations socio-historiques empiriques se heurte – si riche soit la documentation – à une limite, car elle ignore que c’est la question de l’être du social, de l’historique comme tel qui est mise en jeu dans le totalitarisme. Celui-ci n’est ni un accident de parcours dans le développement du capitalisme industriel, ni une aberration dont la psychologie livrerait la clé : il accomplit une virtualité inscrite dans le social, dès lors que son institution ne peut plus être conçue ni contenue par un discours qui cherche son origine dans un lieu autre. Aussi bien, la plus grande méprise est-elle de n’y repérer qu’une variante du despotisme. Encore que le pouvoir de Staline, comme celui de Hitler, ressemble à celui d’un despote – davantage même : que l’un et l’autre puisent aux sources archaïques de la culture germanique et du monde asiatique –, c’est une histoire singulière qui s’inaugure avec le totalitarisme, non pas la résurrection d’un système politique qui viendrait se rabattre sur la société industrielle, mais la tentative de refermer l’espace social sur lui-même, depuis le centre imaginaire de son institution, de faire coïncider l’être et l’apparaître ici et maintenant. Le despote et sa bureaucratie règnent sur la société, mais leur puissance est signe d’une puissance transcendante, signe du dehors pour l’homme. Le pouvoir totalitaire, nazi ou stalinien, se diffuse dans la représentation de l’organisation, et il exerce la fascination et la terreur de figurer justement le social total, la non-division, le discours inhumain en tant qu’absolument humain.

Dans le totalitarisme, cherche à s’accomplir le processus d’occultation de l’institution du social. Avec le nazisme, il ne s’agit pas essentiellement de la résurrection d’un système de valeurs récusé par la société bourgeoise et en provenance du pré-capitalisme, quoique de toute évidence il y ait tentative de renouer avec la représentation d’un ordre communautaire, fondé sur le rapport à la terre, les liens de sang et la dépendance personnelle – et quoique cette représentation n’ait cessé de survivre dans les marges de l’idéologie bourgeoise dans toutes les figures du conservatisme. Avec le communisme, il ne s’agit pas essentiellement d’un effort pour inscrire dans le réel les valeurs universalistes de la société bourgeoise, en détruisant la figure de l’intérêt particulier dans tous les registres de l’activité sociale, même si, de toute évidence, ce projet fait effectivement partie de son entreprise et s’enracine dans l’histoire des luttes révolutionnaires du prolétariat à l’intérieur du monde capitaliste. La formation du totalitarisme n’est intelligible qu’à reconnaître la « réponse » apportée au problème de la division du discours idéologique et du procès de socialisation de la société, ou de ce que nous nommerions volontiers l’historicité du social. La fiction naît d’un discours social qui investirait en lui, impliqué qu’il est dans la pratique, un savoir général – ce savoir toujours entretenu par l’idéologie bourgeoise dans une dimension d’extériorité – et dispenserait partout où il s’exerce les signes de son unité et donc de l’homogénéité du champ objectif. Ainsi s’effacent les limites des secteurs auparavant expressément reconnus, économique, politique, juridique, pédagogique, esthétique et même scientifique. L’affirmation de l’identité du réel en son apparaître cherche à revenir sur elle-même depuis tout énoncé particulier; elle nourrit la passion de la tautologie, et, simultanément, c’est la quête d’une totalisation dans l’explicite qui se substitue au travail d’occultation du discours bourgeois, dont la propriété singulière était de laisser la généralisation dans le latent. Alors que ce dernier, observions-nous, tend à se rendre sensible son essence de discours, et, en tant que tel, demeure décalé par rapport au pouvoir, le discours totalitaire se déploie dans la conviction d’être imprimé dans la réalité et d’incarner la virtualité d’une maîtrise continuée et générale de ses articulations. C’est en cela qu’il est, de part en part, discours politique, mais en déniant le fait particulier du politique, en tentant d’accomplir la dissolution du politique dans l’élément de la pure généralité du social.

Ce qu’il dénie, plus précisément, ce sont toutes les oppositions que l’idéologie bourgeoise prenait en charge dans une représentation faite à chaque fois pour en désamorcer les effets, et qui faisait peser une menace sur les fondements de chaque terme en l’exposant à l’exigence d’en rendre raison. Avant toute chose, le discours totalitaire efface l’opposition de l’État et de la société civile; il se voue à rendre manifeste la présence de l’État dans toute l’étendue de l’espace social, c’est-à-dire à véhiculer à travers une série de représentants le principe de pouvoir qui informe la diversité des activités et les contient dans le modèle d’une commune allégeance. Mais cette opération, nous ne devons pas perdre de vue qu’il l’accomplit, non pas dans les limites d’un commentaire qui exploiterait sa distance à l’égard du réel pour le désigner en sa vérité, mais en se diffusant dans les circuits de la socialisation, en élaborant des systèmes de signes, dont la fonction représentative n’est plus repérable, en s’emparant des acteurs pour les inscrire dans ces systèmes, de telle sorte que le discours parle (presque) à travers eux et abolit (presque) l’espace, certes indéterminé, mais toujours préservé dans l’idéologie bourgeoise, entre l’énonciation et l’énoncé. Le parti de masse est l’organe par excellence du totalitarisme, grâce auquel se manifeste la consubstantialité de l’État et de la société civile; il incarne en tout lieu le principe de pouvoir; il propage la norme générale qui fournit l’assurance d’une sorte de réflexion de la société sur elle-même et, simultanément, de sa polarisation vers un but, la délivrant de la sourde menace de l’inertie de l’institué, rendant sensible son identité sous l’impératif de l’activisme.

Claude Lefort, « Esquisse d’une genèse de l’idéologie dans les sociétés modernes », Les formes de l’histoire. Essais d’anthropologie politique, folio

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