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Âge, race, classe sociale et sexe : les femmes repensent la notion de différence par Audre Lorde

De larges pans de l’histoire européenne nous conditionnent à envisager les différences humaines en termes d’oppositions simplistes: dominant/dominé, bon/mauvais, haut/bas, supérieur/inférieur. Dans une société qui détermine le bien en termes de profit, plutôt qu’en termes de besoins humains, il existe toujours un groupe donné de personnes qui, sous le joug d’une oppression systématique, peut se vivre comme surplus, occuper la place de l’inférieur déshumanisé. Dans cette société, ce groupe est composé des personnes Noires, de celles du Tiers-Monde, de la classe ouvrière, des personnes âgées et des femmes.

Lesbienne Noire de 49 ans, féministe, socialiste, mère de deux enfants, dont un garçon, vivant en couple avec une femme blanche, j’ai l’habitude de faire partie de ces groupes stigmatisés comme différents, déviants, inférieurs, ou carrément dans l’erreur. Dans la société américaine, la règle veut que nous, rescapé-e-s des groupes opprimés, chosifiés, nous nous écrasions et que nous comblions le fossé qui sépare la réalité de nos existences de la conscience de notre oppresseur. Parce que pour survivre, celles et ceux pour qui l’oppression en Amérique est aussi courante que le gâteau aux pommes doivent toujours rester sur leurs gardes, se familiariser avec le langage et les comportements de l’oppresseur, et parfois même les adopter dans l’illusion d’être protégé-e-s.

À chaque prétexte de dialogue, ceux qui tirent profit de notre oppression exigent que nous partagions notre savoir avec eux. En d’autres termes, c’est aux opprimé-e-s qu’incombe la responsabilité de faire prendre conscience aux oppresseurs de leurs erreurs. Je dois donc me charger d’éduquer les enseignant-e-s qui dévalorisent la culture de mes enfants à l’école. Les personnes Noires et celles du Tiers-Monde sont censées éduquer les personnes blanches afin qu’elles nous reconnaissent en tant qu’êtres humains.

Les femmes sont censées éduquer les hommes. Les lesbiennes et les gays sont censés éduquer les hétérosexuels. Les oppresseur-e-s conservent ainsi leurs prérogatives et fuient la responsabilité de leurs actes. On nous pompe sans cesse notre énergie, alors que nous ferions mieux de nous en servir pour nous redéfinir et imaginer des scénarios réalistes qui transforment le présent et bâtissent l’avenir.

Le rejet de la différence est d’une nécessité absolue dans une économie de profit qui a besoin d’outsiders, comme surplus. Insérées dans une telle économie, nous avons toutes été dressées dans la peur et le dégoût de la différence, et nous avons appris trois sortes de comportements pour y faire face : l’ignorer, et quand cela est impossible, la reproduire si elle est l’apanage des dominant-e-s, ou la détruire si elle porte les stigmates des dominé-e-s. Mais nous ne disposons d’aucun modèle pour construire des relations humaines égalitaires. Résultat : on a menti au sujet de la différence et on s’en est servi pour nous diviser et pour semer le désordre.

Il existe entre femmes des différences certaines de race, d’âge et de sexe. Mais ce ne sont pas ces différences qui nous séparent. C’est plutôt notre refus d’accepter ces différences, d’analyser les préjugés engendrés par nos erreurs de jugement ainsi que les conséquences de ces préjugés sur les comportements et les attentes des êtres humains.

Racisme: croyance en la supériorité intrinsèque d’une race sur toutes les autres et ainsi en son droit à dominer.

Sexisme: croyance en la supériorité intrinsèque d’un sexe sur l’autre et ainsi en son droit à dominer.

Agisme. Hétérosexisme. Élitisme. Classisme.

Pour chacune de nous, s’affranchir de ces préjugés qui empoisonnent nos vies, et dans le même temps admettre, mettre en valeur et distinguer les différences sur lesquelles reposent ces préjugés, c’est le travail de toute une vie. Parce que nous avons toutes été élevées dans une société bâtie sur ces préjugés. Trop souvent, au lieu d’utiliser notre énergie pour discerner et explorer ces différences, nous la gaspillons à prétendre que de telles différences dressent des barrières insurmontables ou bien qu’elles n’existent pas. Ce qui nous condamne à l’isolement, ou à des relations mensongères et déloyales.

Quoi qu’il en soit, en agissant ainsi nous nous refusons les moyens d’utiliser les différences humaines comme catalyseurs d’un réel changement dans nos existences.

Au lieu de parler de différences entre êtres humains, nous parlons de déviance.

Quelque part dans notre conscience, il existe ce que j’appelle une norme mythique, et chacune de nous sait, au plus profond d’elle-même, que cette norme «ce n’est pas moi». En Amérique, en règle générale, cette norme prend le visage d’un homme blanc, mince, jeune, hétérosexuel, chrétien et à l’aise financièrement. Les signes extérieurs de pouvoir se manifestent avec cette norme. Celles parmi nous qui sont en marge de ce pouvoir ne voient souvent qu’un seul aspect de notre différence, et croient qu’il s’agit de la principale cause de notre oppression, perdant ainsi de vue les autres idées reçues sur les différences, y compris nos propres préjugés.

Aujourd’hui dans le mouvement des femmes, et d’une manière largement répandue, les femmes blanches se focalisent sur leur oppression de femmes et ne tiennent aucun compte des différences de race, de préférence sexuelle, de classe sociale et d’âge.

Le mot sororité recouvre d’un faux-semblant d’homogénéité l’expérience de toutes les femmes, mais dans les faits, la sororité n’existe pas.

En refusant d’admettre ces différences de classes, les femmes se privent de l’énergie et de la créativité des unes et des autres.

Récemment, le comité de rédaction d’une revue féminine a pris la décision, pour un numéro, de ne publier que de la prose, en expliquant que la poésie était une forme artistique «moins rigoureuse» ou «moins sérieuse».

Là encore, l’expression même de notre créativité nous renvoie à une question de classe sociale. Parce que de toutes les formes artistiques, la poésie reste la plus économique.

C’est la seule qu’on puisse facilement écrire en cachette, la seule qui demande le moins d’effort physique, le moins de matériel ; on peut s’y consacrer au moment de nos pauses au travail, dans un vestibule de l’hôpital, dans le métro, sur des bouts de papier.

Au cours de ces dernières années, écrivant un roman tout en étant à court d’argent, j’ai pu mesurer la différence considérable, en termes matériels, qui sépare la poésie de la prose. À l’heure où nous, femmes, revendiquons notre propre littérature, la poésie est en train de devenir le principal moyen d’expression des pauvres, des personnes issues de la classe ouvrière ainsi que des femmes de Couleur.

Pour écrire de la prose, il vaut mieux disposer d’une chambre à soi mais aussi de ramettes de papier, d’une machine à écrire et de beaucoup de temps libre.

Les conditions matérielles nécessaires pour se lancer dans les arts visuels permettent aussi de déterminer, en considérant les classes sociales, à qui appartient quelle forme d’art. En cette période où le prix du matériel ne cesse de grimper, où sont nos sculptrices, nos peintres, nos photographes ?

Lorsque nous parlons d’une culture de femmes, nous devons être conscientes de l’impact de la classe sociale et des différences économiques sur les ressources nécessaires à la production artistique.

Tout en avançant dans la construction d’une société plus épanouissante pour chacune de nous, notre vision de l’avenir est brouillée par l’âgisme, autre préjugé néfaste aux relations humaines.

En ignorant le passé, nous sommes condamnées à répéter ses erreurs.

Dans toutes les sociétés répressives, le «fossé entre les générations» est une puissante arme de contrôle social. Si les plus jeunes membres d’une communauté méprisent les plus âgé-e-s, s’en méfient ou les considèrent comme de trop, elles/ils ne seront jamais capables de se donner la main, de se pencher sur la mémoire vivante de leur communauté, ni de poser la question essentielle, «Pourquoi ?».

Cette amnésie historique nous condamne à réinventer la roue à chaque fois que nous devons aller acheter du pain à la boulangerie.

En ne transmettant pas ce que nous avons appris ou en étant incapable d’écouter, nous sommes amenées à répéter et à réapprendre, encore et encore, ces mêmes vieilles leçons que nos mères avaient apprises. Mais combien de fois a-t-on déjà dit tout cela ?

Pour autant, qui aurait pu croire que nos filles accepteraient, elles aussi, d’entraver leur corps et de le mettre au purgatoire avec des gaines, des talons aiguilles et des jupes ?

Nier les différences raciales entre femmes et leurs conséquences fait peser une grave menace sur la mobilisation de leur pouvoir collectif.

Lorsque les femmes blanches nient les privilèges inhérents à leur blancheur, et définissent la femme uniquement en fonction de leur seule expérience, les femmes de Couleur deviennent alors l’«autre», l’outsider, dont l’expérience et la tradition sont trop «étranges étrangères» pour être comprises.

L’absence significative de travaux de femmes de Couleur dans les études femmes en est une bonne illustration. On enseigne rarement les œuvres de femmes de Couleur dans les cours de littérature féminine, pratiquement jamais dans d’autres cours de littérature, et pas encore dans les études femmes en général. Beaucoup trop souvent, les excuses avancées sont que, seules des femmes de Couleur sont aptes à enseigner la littérature des femmes de Couleur, ou qu’elles sont trop difficiles à comprendre, ou encore que les étudiant-e-s ne peuvent pas «entrer» dans leurs écrits parce que leur expérience est «trop éloignée» de la leur. J’ai entendu cet argument de la bouche de femmes blanches à l’esprit plutôt éclairé, des femmes qui semblaient par ailleurs n’éprouver aucune difficulté à enseigner et à analyser des œuvres nées de l’expérience bien plus lointaine d’un Shakespeare, d’un Molière, d’un Dostoïevski et d’un Aristophane.

Il doit sûrement y avoir une autre explication.

C’est une question très complexe, mais je crois qu’une des raisons pour lesquelles les femmes blanches éprouvent tant de difficultés à lire le travail des femmes Noires, c’est qu’elles ont du mal à considérer les femmes Noires comme des femmes à part entière et, qui plus est, différentes d’elles.

Étudier la littérature des femmes Noires implique effectivement que l’on nous considère comme un peuple dans toute sa complexité en tant qu’individues, en tant que femmes, en tant qu’êtres humains, que l’on s’intéresse aux vrais visages des femmes Noires et non plus aux stéréotypes discutables mais familiers produits par cette société. Et je pense que tout ceci est vrai pour la littérature des femmes de Couleur qui ne sont pas Noires.

La littérature de toutes les femmes de Couleur recrée la trame de nos existences, et beaucoup de femmes blanches s’acharnent à ignorer ces différences fondamentales.

Car aussi longtemps que toute différence entre femmes de Couleur et femmes blanches signifiera que les unes sont nécessairement inférieures aux autres, le fait de reconnaître une quelconque différence sera toujours vécu dans la culpabilité.

Autoriser les femmes Noires à s’affranchir du carcan de ces stéréotypes est trop culpabilisant parce que cela remet dangereusement en question le confort intellectuel de ces femmes qui envisagent l’oppression uniquement en termes de sexe.

Refuser de reconnaître les différences, c’est nous placer dans l’incapacité de voir les problèmes et les pièges auxquels nous devons faire face en tant que femmes.

Car cette société, où le privilège de la peau blanche constitue un des piliers du système patriarcal, n’emploie pas les mêmes chausse-trappes pour neutraliser les femmes Noires et les femmes blanches.

Par exemple, la structure de pouvoir existante ne rencontre aucune difficulté à dresser les femmes Noires contre les hommes Noirs, non pas parce qu’ils sont hommes, mais parce qu’ils sont Noirs. C’est pourquoi nous, femmes, Noires, devons à chaque instant faire la différence entre ce qui profite à nos oppresseurs et les conflits légitimes au sein de notre communauté.

Ce problème n’existe pas pour les femmes blanches.

Femmes Noires et hommes Noirs continuent de subir l’oppression raciste, bien que de manière différente. Au-delà de cette oppression partagée, nous avons développé les uns envers les autres des mécanismes de défense et des fragilités commun-e-s qui ne sont pas semblables dans la communauté blanche, à l’exception des relations entre femmes Juives et hommes Juifs.

Par ailleurs, les femmes blanches doivent faire face au leurre séduisant de se rallier à l’oppresseur sous prétexte de partager le pouvoir.

Cette éventualité ne se présente pas de la même manière pour les femmes Noires. L’apparente sollicitation parfois témoignée envers nous n’est en rien une invitation à partager le pouvoir; notre «altérité» raciale est une réalité criante qui remet les choses au point.

Pour les femmes blanches qui se conforment au pouvoir patriarcal et à ses méthodes, les prétendus choix et les prétendues récompenses sont plus étendus.

Aujourd’hui, avec l’échec de l’Amendement pour l’égalité des droits, dans une économie en récession, et face à l’essor du conservatisme, il est plus facile pour les femmes blanches de croire, une fois encore, en cette dangereuse chimère : si vous êtes suffisamment agréable, suffisamment mignonne, suffisamment douce, suffisamment tranquille, si vous apprenez à vos enfants à bien se tenir, si vous détestez les personnes qu’il faut et si vous épousez l’homme qu’il faut, alors vous pourrez coexister dans une tranquillité toute relative avec cette société patriarcale, du moins jusqu’à ce qu’un homme ait besoin de votre travail ou que votre voisin décide de vous violer.

Il est vrai que tant qu’une personne n’a pas vécu, et n’a pas aimé dans les tranchées, il lui est difficile de comprendre que la guerre contre la déshumanisation est une guerre sans fin. Mais nous, femmes Noires, et nos enfants, savons que la violence et la haine façonnent nos existences et que la paix n’existe pas.

Et ce n’est pas uniquement à l’heure des piquets de grève, dans les ruelles sombres à minuit ou dans les espaces où nous faisons entendre notre résistance, que nous défendons notre peau. Parce que la violence envahit toutes les strates de notre existence au quotidien : au supermarché, dans la salle de classe, dans l’ascenseur, à l’hôpital et au jardin d’enfants, perpétrée par le plombier, le boulanger, la vendeuse, le chauffeur de bus, l’employé de banque, la serveuse qui refuse de nous servir.

Certaines de nos préoccupations nous sont communes à nous femmes, d’autres pas. Vous avez peur que vos enfants grandissent pour se rallier au patriarcat, et vous désavouent, nous avons peur qu’on arrache de force nos enfants d’une voiture et qu’on les tue à bout portant dans la rue, comme nous craignons que vous tourniez le dos aux raisons d’un tel meurtre.

Les personnes de Couleur ont aussi été aveuglées par la menace de la différence.

Parmi nous, les Noires doivent être conscientes que la réalité de nos vies et de nos luttes ne peut nous immuniser contre l’erreur de nier et de stigmatiser les différences.

Au sein des communautés Noires, où le racisme est une réalité incontournable, on considère souvent les différences existant parmi nous comme autant de menaces et de dangers. On confond souvent besoin d’unité et besoin d’homogénéité, et on pense à tort qu’une perspective féministe trahit nos intérêts communs en tant que peuple.

À cause de ce combat permanent contre l’invisibilisation raciale que les femmes Noires et les hommes Noirs mènent conjointement, certaines femmes Noires refusent encore d’admettre qu’elles sont aussi opprimées en tant que femmes, or la société raciste blanche n’est pas la seule à mettre en œuvre cette discrimination sexiste envers les femmes Noires, notre communauté Noire en fait tout autant. Cette maladie frappe au cœur de la nation Noire, et le silence qui l’entoure ne la fera pas disparaître.

Exacerbée par le racisme et par la pauvreté criante, la violence contre les femmes Noires et contre les enfants est souvent monnaie courante au sein de notre communauté, une norme à l’aune de laquelle s’évalue la virilité.

Pourtant, ces actes haineux envers les femmes sont rarement considérés comme des crimes contre les femmes Noires.

Les femmes Noires représentent le groupe social le plus mal payé en amérique. Nous sommes les premières victimes des avortements répétés et des stérilisations abusives, ici, comme ailleurs. Dans certaines régions d’Afrique, des petites filles sont encore cousues, fermées, entre les jambes, pour les rendre dociles et pour le bon plaisir des hommes. Cette pratique est connue sous le nom de «circoncision féminine», mais contrairement aux récentes affirmations de Jorno Kenyatta, il ne s’agit pas d’une affaire culturelle mais d’un crime contre les femmes Noires.

La littérature des femmes Noires déborde de souffrance, une souffrance causée par les violences répétées exercées non seulement par un patriarcat raciste mais aussi par des hommes Noirs. Cependant la nécessité de lutter ensemble, et l’histoire de cette lutte commune, nous ont rendues, nous femmes Noires, particulièrement vulnérables à cette affirmation rnensongère : être antisexiste, c’est être anti-Noir. Dans le même temps, la haine des femmes, cette arme des pauvres, sape les forces de la communauté

Noire comme elle mine nos propres vies. Les viols sont en augmentation, qu’ils soient déclarés ou non, et le viol n’a rien d’une sexualité agressive, c’est une agression sexuelle. Comme l’écrivain Noir Kalamu Ya Salaam le fait remarquer :

«Aussi longtemps que la domination masculine existera, les viols continueront. Seules des femmes qui se révoltent et des hommes conscients de leur responsabilité dans la lutte contre le sexisme peuvent, collectivement, faire cesser le viol».

On a falsifié les différences existant entre nous, femmes Noires, et on s’en est emparé pour nous diviser.

En tant que lesbienne Noire féministe à l’aise avec les différents ingrédients de mon identité, en tant que femme engagée dans les luttes contre le racisme et le sexisme, je suis sans cesse poussée à ne montrer qu’une seule et unique facette de mon identité et à la présenter comme un tout significatif, éclipsant ou niant mes autres facettes.

C’est une façon de vivre destructrice et compartimentée.

Je suis au sommet de ma puissance uniquement lorsque que j’intègre tout ce que je suis, ouvertement, libérant une énergie jaillie de mes différentes expériences et circulant librement à travers mes différents moi, affranchie des simplifications imposées par d’autres. C’est alors seulement que je peux rassembler mon être et mes énergies au service des luttes que j’embrasse comme parties intégrantes de mon existence.

Une peur des lesbiennes, ou d’être cataloguées comme lesbiennes, a conduit bien des femmes Noires à témoigner contre elles-mêmes.

Parmi nous, certaines ont conclu des alliances destructrices, d’autres ont sombré dans le désespoir et l’isolement.

Dans les communautés de femmes blanches, l’hétérosexisme est parfois le résultat d’une identification au patriarcat blanc, d’un refus des relations entre femmes-identifiées- aux-femmes, relations qui nous permettent d’être et non de nous assujettir au service des hommes.

Parfois, il est le reflet de cette obstination à croire que les relations hétérosexuelles sont gages de sécurité, parfois il renvoie à cette haine de soi, apprise dès l’enfance, que toutes les femmes doivent combattre.

Bien que de tels comportements existent chez toutes les femmes, hétérosexisme et homophobie connaissent un écho particulier chez les femmes Noires.

Bien que les relations entre femmes au sein des communautés Africaines et Afro-américaines datent depuis fort longtemps et bien qu’un nombre considérable de femmes Noires-identifiées-aux-femmes, fortes et créatives, ont apporté une contribution considérable dans les domaines politiques, sociaux, culturels, les femmes Noires hétérosexuelles ont souvent tendance à occulter ou à mépriser l’existence et le travail des lesbiennes Noires. Ce comportement s’explique en partie par la terreur légitime de déclencher l’hostilité des mâles Noirs dans une société fermée où la punition pour toute femme qui s’affirme est encore l’accusation d’être lesbienne et de perdre ainsi la considération ou le soutien des rares mâles Noirs.

Mais c’est une peur terrible qui provoque, en partie, ce besoin d’injurier et de nier les lesbiennes Noires : la crainte que des femmes ouvertement identifiées-aux-femmes, qui ne se définissent plus en fonction d’un homme, puissent remettre complètement en question notre conception des relations sociales.

Les femmes Noires qui, un temps, affirmaient que le lesbianisme était un problème de femmes blanches, soutiennent à présent que les lesbiennes Noires sont une menace pour la nation Noire, qu’elles collaborent avec l’ennemi et qu’elles sont fondamentalement anti-Noir-e-s. Ces accusations qui viennent de ces mêmes femmes auprès desquelles nous recherchons une sincère compréhension, ont contraint bon nombre de lesbiennes à vivre cachées, écartelées entre le racisme des femmes blanches et l’homophobie de leurs sœurs. Leur travail a souvent été passé sous silence, dévalorisé, et décrié, comme cela a été le cas pour Angelina Grimke, Alice Dunbar Nelson, Lorraine Hansberry. Pourtant, les femmes-liées-aux autres-femmes ont toujours été les fers de lance des communautés Noires, de nos tantes célibataires jusqu’aux amazones du Dahomey. Et ce ne sont certainement pas les lesbiennes Noires qui agressent des femmes et violent des petites filles et des grands-mères dans les rues de nos communautés.

À travers tout le pays, comme à Boston au cours du printemps 1979, à la suite des meurtres non élucidés de douze femmes Noires, les lesbiennes sont aux premiers rangs des mouvements de lutte contre les violences faites aux femmes.

Quels aspects de nos vies devons-nous examiner et changer pour transformer le monde ?

Comment devons nous repenser la notion de différence pour toutes les femmes?

Parce que ce ne sont pas nos différences qui nous séparent, mais plutôt notre refus de reconnaître ces différences, notre réticence à faire face aux idées reçues qui découlent de l’ignorance de ces différences.

Pour exercer un contrôle social, on a incité les femmes à n’admettre qu’une seule forme de différence légitime entre humains, les différences entre femmes et hommes.

Et nous avons appris à appréhender ces différences avec l’urgence des personnes dominées. Nous avons toutes dû apprendre à vivre, à travailler ou à coexister avec des hommes, d’abord nos pères puis les autres.

Nous avons accepté ces différences et négocié avec elles, y compris quand cette reconnaissance ne faisait que perpétuer le schéma relationnel dominant/dominé-e, schéma dans lequel l’opprimé-e, pour survivre, doit accepter le statut de ses maîtres.

Or, c’est notre capacité à construire des relations humaines égalitaires qui conditionne notre survie future

En tant que femmes, nous devons extirper les schémas oppressifs ancrés au plus profond de nous, si nous voulons aller au-delà d’un changement social superficiel.

Nous devons dès à présent accepter les différences entre les femmes qui sont nos égales, ni inférieures ni supérieures, et imaginer de nouvelles façons de nous emparer de ces différences afin d’enrichir nos visions du futur et nos luttes communes.

L’avenir de notre planète repose sur la capacité de toutes les femmes à identifier et à construire de nouvelles conceptions du pouvoir ainsi que de nouveaux modes de relations humaines au-delà des différences.

Les vieilles définitions ne nous ont été d’aucune utilité.

Les vieux schémas, même si on les réaménage astucieusement pour donner l’illusion du progrès, nous condamnent toujours à ressasser, avec de nouveaux masques, les mêmes débats éculés, la même culpabilité, la même haine, les mêmes récriminations, lamentations et la même méfiance.

Les structures anciennes de l’oppression, les vieilles recettes de changement, sont ancrées en nous, c’est pourquoi nous devons, tout à la fois révolutionner ces structures et transformer nos conditions de vie, elles-mêmes façonnées par ces structures. Parce que les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître.

Comme Paulo Freire le montre si bien dans «La Pédagogie des opprimés» pour provoquer un véritable changement révolutionnaire, nous ne devons jamais nous intéresser exclusivement aux situations d’oppression dont nous cherchons à nous libérer, nous devons nous concentrer sur cette partie de l’oppresseur enfouie au plus profond de chacune de nous, et qui ne connaît que les tactiques des oppresseurs, les modes de relation des oppresseurs.

Le changement signifie croissance, et la croissance peut être douloureuse.

Parce que nous construisons notre identité en travaillant et en luttant avec celles que nous considérons comme «différentes», quand bien même ces dernières partagent nos objectifs.

Pour les femmes Noires et blanches, âgées et jeunes, lesbiennes et hétérosexuelles, cela peut ouvrir de nouvelles perspectives pour notre survie.

Nous nous sommes choisies les unes les autres et, sur le front de chacune de nos batailles, la guerre reste la même.

Si nous perdons, un jour le sang des femmes séchera à la surface d’une planète morte et, si nous gagnons, il n’en restera nulle trace.

Nous cherchons, au-delà de l’histoire, des possibilités nouvelles pour nous rencontrer.


Audre Lorde écrivait toujours amérique avec une minuscule et Noir-e-s ou Couleur avec une majuscule.

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