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politique

Le trotskisme au service du titisme par Claude Lefort [1949]

Socialisme ou barbarie n°4

L’appel adressé par le Secrétariat de la IVe Internationale aux partis communistes du monde entier pour la défense de la Yougoslavie contre l’U.R.S.S. [1] nous incite à examiner à nouveau le cas du trotskisme et à faire le point de son évolution.

La position de la IVe Internationale à l’égard du Titisme n’est pas nouvelle; celle-ci avait déjà pris parti pour la Yougoslavie au moment de l’attaque du Kominform dans une « Lettre ouverte au parti yougoslave », où le ridicule le disputait sans cesse à l’odieux. Non seulement le Secrétariat de la IVe prodiguait ses conseils au Comité Central yougoslave pour le meilleur avenir socialiste possible, l’assurant par exemple que le P.C. yougoslave « n’avait rien à craindre » (sic) d’un grand développement révolutionnaire, mais encore il cherchait à gagner ses bonnes grâces en «l’informant» de la répression sans merci dont le trotskisme avait été victime depuis vingt ans de la part de Staline et en tentant ainsi de créer une sorte de complicité dans la persécution. Il faisait ainsi semblant d’oublier que Tito et les membres du C.C. yougoslave avaient participé activement à la répression de tous les oppositionnels et étaient au même titre que ceux du C.C. russe, des fusilleurs de l’avant-garde ouvrière. Notre propos n’est pourtant pas de méditer sur la voie qui mène de l’opportunisme à l’avilissement volontaire, mais d’essayer de caractériser l’évolution du trotskisme à cette occasion.

Le titisme se trouve être maintenant le point de ralliement de tous les staliniens ou stalinisants qui soutenant, hier, aujourd’hui et demain la politique contre-révolutionnaire du stalinisme et les régimes d’exploitation qu’il incarne, se trouvent cependant gênés par la domination absolue du parti russe. L’apparition des trotskistes dans ce concert de petits dissidents éclaire leur véritable nature. En soutenant le titisme, les épigones de Trotski sont incapables de montrer en quoi celui-ci est progressif par rapport au régime russe ; ils se contentent de s’accrocher à ce mouvement de rébellion sans aucune tentative d’analyse marxiste ; ils se glissent au sein même de l’idéologie stalinienne, prenant parti pour une fraction de la bureaucratie contre une autre, dans un débat qui demeure intérieur à un système d’exploitation.

Quelle est en effet la signification véritable du conflit Staline-Tito ? Pour répondre à la question il convient de s’interroger sur la nature des deux régimes aujourd’hui antagonistes, de se demander quelles réalités économiques et politiques s’affrontent dans leur lutte.

Sans anticiper sur l’étude que nous consacrerons prochainement au titisme et à la Yougoslavie, nous pouvons dire que cette dernière a une structure extrêmement proche de celle de l’U.R.S.S., et que les différences entre les deux régimes ne relèvent que d’une inégalité de développement. Nationalisation de l’industrie, « collectivisation » avancée de l’agriculture, planification, monopole du commerce extérieur ; en même temps, exclusion totale du prolétariat de toute gestion ou même de tout contrôle économique et politique ; développement foudroyant d’une nouvelle couche sociale non productive qui assume toutes les tâches de direction, oppression policière et prédominance absolue du parti communiste qui détient au sein de la classe dominante tous les leviers de commande ; ces différents caractères se retrouvent identiquement en Yougoslavie comme en U.R.S.S. et dans tous les pays du glacis. Pour comprendre l’antagonisme Tito-Staline il faut d’abord comprendre que les deux pays appartiennent à un même type de système d’exploitation et qu’il s’agit d’un conflit typiquement inter-bureaucratique.

La tendance du stalinisme vers la domination absolue des pays de sa zone ne se limite pas sur le plan politique ; elle a aussi des buts et des causes proprement économiques, et, en premier lieu, elle est déterminée par l’objectif de l’exploitation de ces pays dans leur ensemble au profit de la bureaucratie russe. Une partie de la plus-value extraite sur place doit être transférée vers la Russie. La bureaucratie locale ne se trouve pas simplement domestiquée complètement sur le plan politique par Moscou ; elle est aussi frustrée d’une partie de sa plus-value, d’une part du produit de l’exploitation de « ses » ouvriers et paysans. Dans ce sens, rien de plus normal si une fraction des P.C. locaux (Bulgarie : Kostov ; Pologne : Gomulka ; Hongrie : Rajk) ou l’ensemble de la bureaucratie (Yougoslavie) s’insurgent contre le pouvoir central et veulent garder pour elles seules l’ensemble du gâteau national.

Nous avons là un moment nécessaire et habituel du processus de concentration, qui ne s’est jamais réalisé sans lutte et sans renversements conjoncturels et passagers de la tendance. Mais ce qui importe n’est pas l’existence de pareils conflits inter-bureaucratiques qui ont existé par le passé et se répéteront infailliblement dans l’avenir, mais la tendance fondamentale de l’économie mondiale, qui tôt ou tard brise les courants centrifuges et confirme sur un niveau toujours plus élevé la victoire de l’instance centrale. En ce sens on peut dire que la lutte du parti yougoslave et du parti russe n’est pas fondamentalement différente de celles qui se sont souvent, au cours de ces dernières vingt années, développées au sein même du régime russe et qui se sont régulièrement terminées par l’écrasement des tendances centrifuges. Ce qui est différent, c’est qu’avec l’extension internationale de la bureaucratie survenue après cette guerre, les dissidences n’expriment plus seulement la lutte des fractions au sein d’une même bureaucratie nationale, mais l’opposition de bureaucraties à base géographique différente, bureaucraties dont d’ailleurs les intérêts derniers sont identiques.

La IVe Internationale était dans l’impossibilité d’apprécier la lutte Tito-Staline dans la mesure où elle s’était révélée auparavant radicalement incapable d’analyser le phénomène bureaucratique à l’échelle internationale. Avec son appréciation du titisme la IVe n’opère pas réellement un tournant mais elle révèle, pour la première fois d’une manière aussi brutale, les incidences pratiques les plus profondes de ses analyses théoriques. Nous ne pensions pas que cette révélation se ferait avant la prochaine guerre mondiale qui mettrait nécessairement les trotskistes dans les rangs staliniens. Mais l’affaire Tito a donné avant terme une occasion au trotskisme actuel de se démasquer. Jusqu’à présent, malgré son incapacité théorique à qualifier le stalinisme comme l’expression d’une nouvelle classe sociale en gestation à l’échelle mondiale, la IVe avait toujours mis au premier plan sa lutte contre celui-ci ; certes, cette lutte, qui n’avait pas de fondements théoriques, était confuse et se dégradait à tous moments dans l’opportunisme comme l’illustraient les mots d’ordre de « défense de l’U.R.S.S. » et de prise du pouvoir par les staliniens. Mais aujourd’hui les trotskistes abandonnent largement leur anti-stalinisme démagogique et leur vocabulaire révolutionnaire pour tenter de se glisser au sein même de la bureaucratie.

On ne pouvait trouver déjà dans la  « lettre ouverte » de 1948 une seule critique sérieuse du P.C. yougoslave. Bien davantage, le Secrétariat de la IVe qui avait jusqu’alors dénoncé les méthodes staliniennes face aux minorités ethniques n’hésitait pas pour les besoins de la cause à écrire à Tito : « Vous avez résolu avec un certain succès la question nationale » (p. 6), et à employer des formules aussi serviles que celle-ci : « L’une de vos réalisations les plus remarquables… ». Concluant en se contentant de noter que d’importantes divergences séparaient « encore » trotskistes et titistes (la théorie et la pratique de la démocratie populaire, l’utilisation des « mœurs bourgeoises »), le S.I. minimisait aussitôt cette déclaration de divergences [2] en évoquant les expériences différentes (ô, combien) par lesquelles étaient passés trotskistes et titistes depuis des années et il écrivait finalement : « Il faut chercher à nous communiquer nos expériences mutuelles de luttes révolutionnaires et à aplanir nos divergences dans un esprit de fraternité communiste et prolétarienne véritable ». Véritable, épithète savoureuse dont cette lettre fait un large usage et qui donne la mesure de l’opportunisme de la direction trotskiste. Il y a, paraît-il, une politique communiste et prolétarienne véritable qui diffère de la simple politique communiste. Il y a, parait-il également, des conseils ouvriers « véritablement élus » (p.8) et un « véritable contrôle ouvrier » (p.9) que la IVe conseille à Tito de susciter et qui diffèrent du simple contrôle ouvrier et des conseils trop simplement élus dont Tito a le tort de vouloir se contenter. Il s’agit bien d’ajouter véritable pour rendre l’Élitisme révolutionnaire ; il s’agit bien de conseiller à Tito d’encourager la démocratie prolétarienne et de susciter le mouvement des masses, quand Tito n’a pu assurer son pouvoir que par l’asservissement du prolétariat et l’étouffement de la démocratie révolutionnaire. Le Secrétariat de la IVe Internationale perd en vérité toute retenue, surexcité à l’idée (très puérile du reste) de pouvoir se glisser au sein de la bureaucratie.

Mais plus savoureux encore est l’appel lancé récemment par la IVe Internationale sous le titre « Pourquoi Staline veut écraser Tito ?. Les révolutionnaires doivent défendre la Yougoslavie ». Il ne laisse plus aucune part, si minime soit-elle, à la critique du régime yougoslave. On y parle tout au long de la défense de la Yougoslavie contre la Russie et tout se passe comme si les trotskistes identifiaient maintenant le Titisme et la révolution. Pour la première fois la théorie de la défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. (leitmotiv de leur politique) se trouve inapplicable et le soutien qu’ils accordent à la Yougoslavie est celui qu’ils accorderaient à un pays révolutionnaire.

Mais comment défendre la Yougoslavie contre l’U.R.S.S. quand depuis vingt ans on clame que les « bases économiques et sociales de la révolution d’octobre » n’ont pas été atteintes en U.R.S.S. et que la première tâche des révolutionnaires est de les défendre, quand d’autre part, on déclare depuis cinq ans que le régime de la Yougoslavie doit être qualifié de capitaliste ?

Les résolutions adoptées récemment (VIIe Plenum, avril 1949) par le C.E.I. (Comité exécutif international) de la IV° ont pour mission de donner un fondement théorique à la ruée pro-titiste. De fait, jamais pareil galimatias n’a été employé avec tant de bonheur (le bonheur du lecteur). Les trotskistes qui font profession d’un marxisme littéral intransigeant se révèlent tout à coup d’une étonnante souplesse d’esprit et d’une largeur de vues qu’on ne leur connaissait pas. Après avoir affirmé qu’il n’existait aucune autre forme sociale que le capitalisme et le socialisme (entendons le socialisme authentique et le socialisme dégénéré) et que toute autre forme dite bureaucratique ou capitaliste d’État est un non-sens puisque ne correspondant à aucune définition posée par Marx, les trotskistes découvrent aujourd’hui pour le besoin de leur cause toute une série de formes hybrides, transitoires etc.… Que sont en effet les pays du glacis pour les Résolutions du C.E.I. ?  « …ils constituent aujourd’hui le type même d’une société hybride et transitoire en pleine transformation, aux contours encore flous et imprécis dont il est extrêmement difficile de résumer la nature fondamentale dans une formule précise »! Veut-on cependant une définition ? La voici : « La définition la plus exacte qu’on puisse donner de la nature sociale de ces pays est une définition opérant par description ». Insistera-t-on en demandant quels sont les rapports de classe en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie ? La réponse sera plus précise : « L’État est…une expression de rapports de forces internationaux qui se superposent à des relations de classe données en faisant violence à leur expression normale » (sic). Il n’y a donc plus d’analyse non point marxiste, mais simplement sociologique possible, puisque les rapports internationaux, eux-mêmes non définis, « font violence à l’expression normale » de rapports de classe par ailleurs inconnus. Il devient inutile de demander comment se constituent les rapports de production dans le glacis ; on ne peut même plus parler de bourgeoisie ou de prolétariat; ces notions ont « sans doute » perdu leur valeur propre ! Les épigones de Trotski font mieux en ce sens que les sociaux-démocrates de tous les temps.

La vérité est que les pays du glacis présentent une expérience inassimilable dans le cadre étroit des théories trotskistes. Tant que le trotskisme a analysé le problème russe, il a pu prétendre que la nouvelle structure économique de l’U.R.S.S., était indissolublement liée à une révolution prolétarienne, que la bureaucratie n’était qu’une excroissance temporaire du mouvement ouvrier. Mais l’expérience du glacis rend inutile toute discussion, il suffit de voir : sans révolution prolétarienne la bourgeoisie a été exterminée et remplacée par une nouvelle couche sociale, la plupart des grandes mesures économiques soi-disant constitutives d’un État prolétarien ont été réalisées par la nouvelle classe dominante ; le prolétariat a vu son exploitation renforcée. Plutôt que de se rendre à l’évidence les trotskistes ont préféré d’abord ne pas voir. Ils ont au début refusé d’admettre l’extermination de la bourgeoisie ; ils l’accordent aujourd’hui (Résolutions du C.E.I., pp. 27, 28) ; ils ont soutenu que les pays du glacis étaient demeurés des pays de type capitaliste classique, ils parlent maintenant de types hybrides et transitoires, de « pays capitalistes en voie d’assimilation structurelle à l’U.R.S.S. » (id., p. 31). Ils ont affirmé que jamais les régimes du glacis ne pourraient s’identifier à celui de l’U.R.S.S. ; ils avouent maintenant avec mille réticences pour ne pas perdre la face mais explicitement, que cette identification est possible (id., p. 32). Bien plus : ils déclarent que si l’U.R.S.S. réalise l’unification structurelle de sa zone, elle commettra « un acte progressif d’une grande importance historique ». Loin donc de voir dans l’assimilation de l’U.R.S.S. et du glacis en dehors de toute révolution prolétarienne une preuve du caractère non prolétarien de l’U.R.S.S., ils préféreraient faire des pays du glacis des États ouvriers dégénérés. Mais plutôt que d’accepter maintenant une telle conclusion, ils ont recours à un galimatias libérateur. « Les différences sociales entre l’U.R.S.S. et le glacis », nous disent-ils, « sont de nature qualitative, bien que du point de vue quantitatif la société des pays du glacis se rapproche plus de la société soviétique (sic) que de celle des pays capitalistes normaux (resic), de même que l’U.R.S.S. elle-même se trouve quantitativement bien plus près du capitalisme que du socialisme ». Mais cette position d’attente, valse lente de la quantité et de la qualité, devient gênante dans le cas de la Yougoslavie. Comment défendre la Yougoslavie contre l’U.R.S.S. si elle est un État capitaliste ? Mais, il est vrai, à l’inverse comment dire que la Yougoslavie est un État ouvrier dégénéré, car pour dégénérer il faut bien avoir été.

Le C.E.I. oscille ; il dit (id, p. 33) que l’économie de la Yougoslavie est qualitativement différente de l’économie russe, autrement dit qu’elle est capitaliste; mais il dit, aussi, par la voix d’un des dirigeants de l’Exécutif, « l’analyse donnée devait logiquement aboutir à la conclusion que la Yougoslavie a cessé d’être un pays capitaliste » et par la voie des délégués de l’Inde et de Ceylan, que « la Yougoslavie est un État ouvrier dégénéré ».

La vérité est que le trotskisme s’est débarrassé de la théorie révolutionnaire. La IVe Internationale n’a plus de repères marxistes, elle se jette dans les bras du titisme pour cette seule raison qu’il est opposé au parti russe. Comme c’est l’habitude, on voit l’opportunisme coïncider avec une véritable débâcle idéologique. Mais il est à peine possible de parler encore d’opportunisme à ce stade. La IVe Internationale en prenant parti, comme elle le fait, pour le titisme, met en cause le principe même de son existence. Elle a été fondée en 1934 sur la constatation que les partis communistes étaient irrévocablement contre-révolutionnaires et irredressables. En abandonnant cette idée aujourd’hui, elle supprime idéologiquement la place qu’elle s’était donnée la mission d’occuper dans le mouvement ouvrier. Nous prenons acte de sa démission irrémédiable.

[1] Publié par La Vérité, n° du 15 septembre 1949.

[2] Il est pénible de rappeler que le point de départ et la pierre angulaire des divergences entre l’opposition de gauche et la bureaucratie stalinienne fut la théorie du « socialisme dans un seul pays », mise en avant par cette dernière, et que des milliers d’oppositionnels russes ont payé de la déportation et de leur vie leur lutte contre cette théorie, théorie reprise aujourd’hui par Tito contre Staline. Ce qui a provoqué les plus âpres batailles dans le P.C. russe et la IIIe Internationale entre 1923 et 1930, n’est même pas jugé digne de mention aujourd’hui par les épigones de Trotski!

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