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philosophie, politique

L’analyse marxiste et le fascisme par Claude Lefort [1945]

Article de Claude Lefort paru dans les Temps Modernes N°2, novembre 1945

C’est une nécessité pour le marxisme de reprendre l’analyse du fascisme et de l’intégrer à sa dialectique. Les marxistes ont jusqu’ici traité le fascisme superficiellement; ils l’ont trop rapidement rangé dans les catégories connues et c’est ce qui les a pour la plupart trompé dans leur estimation.

Jusqu’à la veille de la prise du pouvoir par leurs adversaires, les directions révolutionnaires en Allemagne et en Italie ont affirmé que le fascisme était impossible. Léon Trotski lui-même, qui avait pourtant perçu le danger, déclarait en 1926 (Europe et Amérique, p.16) que le fascisme ne pouvait pas durer. C’était la guerre civile bourgeoise parallèle et de sens contraire à l’insurrection du prolétariat. Dans tous les cas, pensait-il, « l’ordre » devait être rapidement rétabli sur le cadavre de l’adversaire: ordre bourgeois ou ordre prolétarien.

Or, le fait est là: le fascisme a duré. Et en durant il a affirmé une certaine originalité. Si, au départ, il n’était qu’un « bonapartisme » classique, il est devenu un phénomène qui a sa signification propre et qu’il faut comprendre « en soi ». La tâche de Daniel Guérin consistait d’abord à nier l’originalité radicale du fascisme en prouvant qu’il était encore une modalité du capitalisme et à montrer que la dialectique de la lutte des classes n’avait jamais été démentie, c’est-à-dire que le monde restait compréhensible selon une perspective marxiste. A cet égard « Fascisme et grand capital » est un titre significatif. Il annonce qu’en dépit de ses manifestations sociales ou culturelles le fascisme doit être traité pour l’essentiel comme un phénomène économique et en tant que tel comme un phénomène capitaliste.

Mais le fascisme déborde sa signification économique. En fin de compte Guérin devra, tout en lui refusant l’originalité absolue, le définir comme une structure relativement autonome, le traiter comme une « forme », c’est-à-dire une réalité qui obéit à sa propres lois; ce sera simplement une forme « truquée » qui ne vit que d’une existence d’emprunt.

La réduction du fascisme au capitalisme est en un certain sens aisée. Le grand capital a financé les bandes de Mussolini et d’Hitler. Et par grand capital il ne faut pas entendre un système impersonnel, mais très concrètement les magnats de l’industrie lourde Thyssen et Kildorf, Perrone et Agnelli. Ensuite, quand ils furent débordés par le fascisme qu’ils avaient porté au pouvoir, les magnats lui ordonnèrent de se débarrasser des « révolutionnaires ». Ce fut le coup d’État allemand de 1934 et le nettoyage italien de 1925-26. Le parti fut domestiqué, l’armée devint le principal appui du régime. Enfin, quand le grand capital se vit menacé par la défaite du fascisme, il l’abandonna. C’est ainsi que le 25 juillet 1943, en Italie, le roi et Badoglio firent arrêter Mussolini, que le 20 juillet 1944, en Allemagne, les généraux tentèrent de supprimer Hitler. Amené au pouvoir par le grand capital, fidèle d’abord au grand capital et enfin chassé par lui, le fascisme apparaît comme son agent. Quel est son rôle ? Il consiste économiquement à renflouer certains trusts en leur prêtant l’appui financier de l’État et en leur permettant de relever artificiellement leurs prix de vente, socialement à réduire la classe ouvrière en esclavage en brisant ses organisations défensives d’abord, puis en comprimant ses salaires.

Mais il n’en est pas moins vrai qu’une certaine distance demeure entre le fascisme et le grand capital. D.Guérin fait remarquer dans sa préface que l’économie fasciste n’est pas originale: la plupart des « démocraties » en ont adopté les méthodes à partir de 1939. Ainsi il n’y a pas de différence de nature entre l’économie allemande et l’économie américaine pendant la guerre mais seulement une différence de degré. Encore faut-il ajouter que spirituellement et socialement il y a une différence de nature. Si l’on veut comprendre le fascisme il ne faut donc pas le définir par l’économique seul. Aussitôt son originalité semble réapparaître. L’écart entre fascisme et grand capital se traduit concrètement par la lutte qui n’a cessé d’opposer le parti et l’armée, les « Plébéiens » fascistes et la vieille administration bourgeoise, la mystique fasciste et l’esprit bourgeois. Il ne faut pas, dira-t-on, camoufler cette dualité. Et on aura beau jeu de reprocher au marxisme une réduction artificielle à l’économique.

En fait la question n’est pas là, on peut parfaitement concevoir une analyse marxiste du fascisme qui ne le réduise pas à ses aspects économiques. Cette analyse, Daniel Guérin ne l’a pas faite, mais il aurait pu la faire. Il aurait fallu montrer que sur tous les plans le fascisme est une révolution manquée. Daniel Guérin a tort d’écrire que la mystique fasciste  est artificielle parce qu’elle est « fabriquée » (p. 76). Ce langage idéaliste n’a pas de sens. La mystique fasciste est une phénomène aussi objectif que les autres mystiques, sans quoi elle n’existerait pas. Son inauthenticité c’est d’être l’apparence absolue.

L’homme essaye de se transcender par ses gestes: il mime la révolution, la violence, mais il reste en dehors de lui-même. Le fascisme se présente comme une totalité mais c’est une fausse totalité. Il se dit socialiste mais il est national-socialiste; il se dit un régime de masse, mais la masse fasciste n’est qu’une foule anonyme qui essaye de se projeter en un fantôme d’absolu – s’émerveillant de se ressembler quand elle se regarde dans la glace; il se dit antibourgeois mais ce qu’il attaque c’est la bourgeoisie du père, confortable et mesquine, il est lui-même un enfant de vieux qui tente de s’affranchir en brutalisant sa mère (la petite bourgeoisie). Le fascisme est tout le contraire d’une totalité, c’est le négatif pur, l’absolu de la destruction. S’il rassemble les hommes de toutes les classes dans des réunions grandioses et s’il donne à ces foules l’illusion d’une existence unique, s’il s’appuie sur des entités artificielles: les jeunes, les anciens combattants, en fait il « atomise » la seule classe qui par son travail est une unité: la classe ouvrière, il brise les syndicats, il désintègre toutes les organisations, il interdit les contrats collectifs et ne laisse plus subsister que les individualités qui cherchent désespérément le social, mais qui s’ignorent.

Ce n’est pas parce que le fascisme est inauthentique qu’il n’est pas. Si chaque fois qu’on va au fond du phénomène on en retrouve l’origine capitaliste, il n’en est pas moins vrai qu’il est un capitalisme différent. Il est l’instrument de la classe bourgeoise mais il offre ce paradoxe de mépriser la bourgeoisie dont il raille la sénilité, de jeter ses représentants en prison. C’est ce problème qui exige une mise au point du marxisme.

Comment le fascisme peut-il seulement apparaître comme une révolution ? Comment lui est-il possible de « brouiller » la lutte des classes, de rassembler des bourgeois et des ouvriers dans un même camp en les dressant contre d’autres bourgeois et d’autres ouvriers ? On nous dira qu’il trompe, qu’en réalité il n’opère qu’au profit de la bourgeoisie. Mais comment cette duperie est-elle possible, s’il y a une logique de l’histoire, comment la dialectique souffre-t-elle ce genre de « diversions » ? L’étude concrète de Daniel Guérin nous fait très clairement comprendre qu’il n’y a aucune différence essentielle entre le capitalisme et le fascisme, mais il reste une différence entre l’histoire « vraie », au regard de laquelle le fascisme n’a rien d’absolument neuf, tout juste un cas particulier de la lutte des classes, et l’histoire effective, dans laquelle il peut durer toute une vie d’homme et plus longtemps.

Le problème est d’importance parce qu’il remet en question le marxisme par un nouveau biais. Certes, le marxisme est toujours vrai, mais il n’est vrai qu’en droit: or que signifie cette vérité de droit en histoire ? Que reste-t-il du marxisme si des diversions sont toujours possibles ? N’y-a-t-il pas mauvaise foi à situer ces diversions par rapport à la lutte des classes, à se cramponner à ce point de repère que l’histoire effective n’admet peut-être plus ? Problème théorique est qui solidaire d’un problème pratique: comment organiser sa vie en fonction de la révolution prolétarienne si en fait l’histoire ne répond pas à ce qu’on en attend ?

Nous ne pouvons répondre à ces questions qu’en définissant la dialectique à partir des remarques que nous a suggérées l’étude du fascisme.

1. La dialectique marxiste doit rester contemporaine de son contenu. Elle ne porte pas à l’existence le devenir historique. C’est l’histoire elle-même qui est dialectique. Pour reprendre les termes que nous avons employés, l’histoire « vraie » ne peut être substituée à l’histoire concrète. Il n’est pas possible de pouvoir déduire celle-ci de celle-là. Il restera toujours un écart entre l’économie dirigée et le bonapartisme d’une part, le fascisme d’autre part. C’est de l’histoire concrète que jaillit l’estimation de l’histoire réelle. C’est en s’appuyant sur l’expérience vécue de la lutte du patronat contre la classe ouvrière que Marx et Lénine ont conclu à la lutte des classes comme sens de l’histoire et qu’ils ont tracé la perspective de la révolution prolétarienne. C’est en s’appuyant sur l’analyse du fascisme que Daniel Guérin aurait dû aujourd’hui conclure de nouveau à la lutte des classes et esquisser une description de l’avenir historique et des tâches révolutionnaires. La faiblesse de son livre consiste précisément en ceci qu’il cherche avant tout à intégrer le fascisme à la dialectique: à le déduire du capitalisme. Le procédé n’est pas matérialiste et il explique les faiblesses des conclusions.
C’est le contenu historique nouveau qui devrait porter la perspective.

2. La dialectique n’est pas nécessaire. Elle est « de fait ». Nous voulons dire par là qu’elle s’appuie sur un passé qui a été contingent et qu’elle s’ouvre sur un avenir qui n’est pas donné à l’avance. La lutte des classes n’a pas toujours eu lieu. C’est une vérité historique, c’est-à-dire qu’elle correspond à un certain stade de la société: elle peut, et même elle doit s’abolir si la société sans classes est réalisée. Alors d’autres problèmes se présenteront qui exigeront peut-être une nouvelle théorie de l’histoire.

La conséquence de cette remarque c’est que la révolution n’est pas nécessaire et qu’il n’y a pas de situation révolutionnaire en soi, déterminante. Car rien d’historique n’est en soi. Il y a cependant des circonstances hostiles ou favorables. Le fait est que depuis la première guerre mondiale les conditions objectives de la révolution sont réalisées, que les circonstances ont été plusieurs fois favorables et que la révolution n’a pas eu lieu.

3. La dialectique marxiste est complexe. Il n’y a pas seulement et capitalisme et le socialisme prolétarien face à face, l’exploitant et l’exploité: il y a plusieurs partis qui se réclament du prolétariat, il y a aussi…le fascisme qui défend la bourgeoisie en se disant socialiste. C’est que la dialectique de l’existence historique ne peut avoir la pureté de la dialectique hégélienne du Maître et de l’esclave.

Dira-t-on que le marxisme perd de sa valeur à mesure qu’il gagne le concret de l’histoire ? Mais l’originalité du marxisme à l’égard de l’hégélianisme ne tient-elle pas en ceci qu’il est une logique de fait, une logique historique et non un idéalisme, c’est-à-dire en fin de compte un théisme ?

Le fascisme est donc un possible permanent. L’histoire peut être incohérente, la classe progressive peut être écrasée, la révolution manquée – manquée, et non différée ou remise, car rien ne nous assure de sa nécessité. Le capitalisme peut continuer à vivre et non comme on dit à se « survivre »: ces mots n’ont pas de sens; aucun décret n’a fixé la mort du capitalisme sur la tableau de l’éternité. On le voit, malgré son incohérence, trouver une nouvelle vitalité dans la lutte, inventer de nouvelles formes. De lui-même il ne peut mourir. « Pourrir » est encore une manière positive d’exister: bien plus, le pourrissement du capitalisme entraîne le pourrissement du mouvement ouvrier lui-même. Le temps ne travaille donc pas – selon la formule consacrée – pour la révolution: chaque occasion perdue la rend plus complexe et plus difficile.

Ainsi l’histoire ne va pas dans un sens. Le marxisme perd sa nécessité et sa pureté linéaire. Mais l’histoire n’est pas non plus absurde, elle veut toujours dire quelque-chose. Et c’est à partir de ce fond significatif que le marxisme peut et veut lui donner un sens.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de l’obstination des révolutionnaires qui, inlassablement, luttent pour incarner leur théorie. On ne peut pas dire qu’ils sont de mauvaise foi, qu’ils font « comme si » l’histoire avait un sens absolu alors qu’elle n’en a pas. Car pour eux il ne s’agit pas de rejoindre le cours de l’histoire, il s’agit de le faire, de rassembler des phénomènes significatifs épars qui ébauchent un nœud historique et de les amener à leur expression essentielle.

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