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folie, politique, psychanalyse

François Tosquelles

http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article2899

Françoise : Nous sommes tous concernés par les événements de l’Histoire. À Vie Sociale et Traitements (1), après cinquante ans d’activité des Ceméa, il s’agit pour nous d’évoquer certains mouvements historiques qui viennent en résonance avec les pratiques psychiatriques. Avant votre arrivée à Saint-Alban, vous avez été jeune acteur de la mouvance psychiatrique et de la guerre d’Espagne. Sans doute votre guerre joua un rôle sur ce qui advint ici, plus tard, avec l’invasion allemande et les faits de la Résistance. Les rapports plus ou moins significatifs – pour ne pas dire déterminants – entre ces grands conflits sociaux et les pratiques psychiatriques – dont en quelque sorte vous avez été conjointement acteur lucide – sont moins évidents…

François Tosquelles : …D’autant plus qu’il semble bien – à la lumière des statistiques – qu’au cours de ces grands bouleversements catastrophiques des collectifs en question, il y aurait plutôt une diminution du nombre des psychoses reconnues comme telles. Je ne parle pas ici évidemment des milliers de malades mentaux qui pendant la dernière guerre ont été tués par le gaz ou par des piqûres en Allemagne, ou bien de ceux, encore plus nombreux, qui sont morts de faim, à la même époque, dans les hôpitaux psychiatriques français.

L’antisémitisme : un paramètre significatif Par tradition dans tout l’Occident, et surtout par le nombre exorbitant des victimes du fascisme, l’antisémitisme est devenu un paramètre significatif et souvent, hélas, unique de beaucoup d’autres exclusions mortifères de l’autre défini comme radicalement étrange et dangereux. À vrai dire, le plus souvent il s’agit alors d’exclusions sournoises, mais tout aussi bien mortifères. L’élimination des fous à la même époque en témoigne. En dernier ressort, l’antisémitisme fasciste constitue une pratique sociale criminelle qui par analogie avec un certain nombre de sacrifices ou de meurtres rituels et publics, relève d’un espoir magique : c’est-à-dire, il s’agit d’un vrai pari, d’un vrai défi, voire d’une adresse magique aux Dieux – que l’on suppose jouer de notre avenir, sans trop d’égards pour nos insuffisances et nos souffrances. Les manifestations du désespoir apocalyptique qui entraîne la phobie antisémitique, cache à peine ce qui dans la réalité psychique d’un chacun, constitue des mouvances phobiques les plus primaires et radicales, déclenchées automatiquement par tout soupçon de présence de la folie chez les autres vécus comme étranges et malveillants.

L’autre en nous La méconnaissance et la peur de l’autre passe alors au premier plan, dans tous les scénarios sociaux possibles. La fuite et l’exclusion apparaissent même comme un système de défense très licite, bien qu’elles soient vouées à l’échec, puisque la vraie méconnaissance dont il s’agit, concerne tous ceux qui témoignent de notre propre altérité complexe, conflictuelle et incontournable : celle qui fait le nid et persiste comme coexistante dans chacune des subjectivités en évolution – bref, lorsque se révèle la coexistence dans la propre structure interne du sujet l’autre-en-nous. Ce qui par ailleurs joue souvent à notre insu un rôle moteur. Le concept freudien d’inconscient connote cette altérité, le plus souvent méconnue, de l’autre-en-nous-même. Ainsi, je crois que la phrase de Lacan : « L’inconscient est le discours de l’autre », dénote un fait fondamental de toute vie psychique humaine. C’est en nous-même que l’autre en question module, avec plus ou moins de bonheur, la chanson d’amour et de guerre, dont chacun devient à la fois l’interprète, l’acteur et l’auteur ; voire encore le spectateur surpris, étonné et souvent effrayé (2). Il est vrai que ça chante ainsi le plus souvent dans le silence, notamment lorsque cela conjugue d’une façon plus ou moins harmonique l’ensemble des membres de notre groupe d’origine et leurs emprunts pulsionnels mutuels. On sait qu’il n’est pas exceptionnel que des espaces sociaux des familles deviennent de vrais nœuds de vipères. En tout cas, il est vrai que cet espace interhumain – quel que soit le sac de nœuds où l’on peut se perdre – constitue le lieu où les manœuvres diverses qui visent la conquête d’un espace disputé aux autres membres de la famille, dissimulent mal autre chose : la lutte à vie et à mort pour la reconnaissance de l’être de désir d’un chacun offert aux autres et attendu des autres.

La violence et ses mécanismes C’est même avec cela qu’on établit ses propres marques pour pouvoir sauter en dehors, dans les autres stades de la vie ; c’est ainsi, aussi, qu’une certaine violence joue toujours dans les collectifs concrets dont chacun forme partie. La violence et ses mécanismes de mise en acte deviennent souvent ainsi socialisés, canalisés, ou contenus, sans pour autant que ces variations comportent des changements substantiels de sa nature. Heureusement, l’amour – qui lui, lorsqu’il change d’objet, nous change substantiellement – est toujours de la même partie en faisant des enjeux et des paris dans le même espace. À titre individuel, cette sorte de chant muet, avec la parole, trouve alors des formulations esthétiques et poétiques qui nous singularisent plus aisément que les soi-disant communications rationnelles et pragmatiques. À titre de dernier ressort, on peut dire que les échanges et les enchaînements et les déchaînements qui jouent avec les autres au niveau de l’inconscient, en nous singularisant comme sujet dans l’amour et dans la haine, il n’y a rien à comprendre, ni à faire comprendre intellectuellement. Ce qui ne veut pas dire que cela reste hors des effets de la relation avec l’autre que l’on rencontre ou que l’on cherche à fuir dans la vie quotidienne. C’est même de cette mouvance qu’il s’agit dans le champ de la psychothérapie – toujours possible, dès que le thérapeute même, ne vient pas dénier la violence : ce que l’analogie avec les guerres civiles internes – dit-on – rend à l’évidence. Si la fonction poétique du langage joue dans les formulations esthétiques de la singularité, par contre, lorsqu’il s’agit de jouer avec et dans les vastes espaces publics indéterminés et souvent anonymes – ceux des grands rassemblements sociaux – ce qui fait lien et s’adresse à la multitude anonyme n’est jamais l’amour, mais la propre violence. Je songe en effet à l’enchantement mutuel et à la chaleur affective de certains rassemblements qui s’agglutinent autour des représentations exhibitionnistes de certains leaders, souvent assoiffés d’amour et habiles dans la manipulation des miroirs aux alouettes. L’amour n’est pas la fascination, ni la fusion ou confusion avec l’autre. L’amour personnifie l’autre lui-même.

La détermination éthique On sait qu’elle ne court pas les rues la pratique concrète proposée par la dénommée charité chrétienne, qui vise à la reconnaissance concrète de l’autre-en-soi-même, et cela malgré sa possible indifférence, voire ses manifestations agressives, lorsqu’il assume le rôle d’ennemi. Dit d’une autre façon : dans les situations collectives des vastes groupes, il n’est pas question d’opérer avec des mécanismes visant aux formulations esthétiques. Ici, c’est uniquement la détermination éthique qui peut et doit rentrer en jeu. D’une part – tel que je crois que – à quelque chose près – Kant disait : « Tout acte particulier se juge et se mesure dans le plan éthique à l’aune de l’universalité de la chose en question ». D’autre part, si en quelque sorte l’esthétique reste rivée à l’image et aux fascinations imaginaires, par contre, à l’arrière-fond de l’éthique traînent – comme support à toutes ses variations des activités possibles – les jeux et arabesques de la violence contenue ou renversée en forme de sacrifice de soi-même. C’est en quoi encore, la mise en acte des multitudes et des masses en mouvement au cours des guerres civiles – comme fut la nôtre, déclenchée le 19 juillet 1936 – pose paradoxalement avec sa violence déchaînée, une problématique éthique vis-à-vis de quoi chacun des combattants a à se définir concrètement. En deçà des répartitions de situations géographiques qui intervenaient dans les appartenances d’un grand nombre de combattants, en fait, il appartenait à chacun de s’engager ou non, d’après ses perspectives éthiques, qui ne venaient pas toujours recouvrir exactement les formulations idéologiques – très souvent bien plus clivées que ce qu’on peut croire. Cela apparaissait ainsi, lorsqu’il s’agissait de tous ceux qui se sont engagés avec leur spontanéité lucide, pendant ces premiers jours de la guerre ; notamment dans les combats victorieux de rue – que les milices ouvrières et catalanes ont opposés à l’insurrection massive de toute l’armée espagnole. Le cas de Madrid, où l’armée fasciste fut aussi vaincue, malgré le moindre poids du prolétariat de sa contrée, se pose dans des perspectives politiques et dans une autre structure distributive fort différente du sens des forces sociales en présence. Je ne peux faire ici état de tous les clivages en jeu dans cette guerre civile ; voire de toutes les mouvances et des autres clivages qui se sont manifestés de façon diverse à l’extérieur du champ de bataille dans tout le monde : c’est-à-dire, dans d’autres nations, et parmi des États différents.

Guerres civiles – crises psychopathologiques Je n’oublie point que les événements historiques en question se déroulaient sur un autre plan et mettaient en jeu des intérêts et des structures différents que ceux que l’on constate dans la clinique psychiatrique. Je voulais faire état ici, surtout, de la superposition et souvent de l’analogie décelable dans la mouvance de ces guerres civiles, avec ce qui arrive souvent chez chacun des malades dont on prend soin. Il en est de même en ce qui concerne les clivages induits alors dans leurs propres familles, ou dans leurs quelques alliés interpellés par la chose en question.

Françoise : Là où j’évoquais la guerre d’Espagne, vous avez insisté plutôt sur le caractère de guerre civile. D’autre part, il me semble que vous avez saisi l’occasion pour engager le fer, à propos des revendications nationalistes catalanes.

François Tosquelles : C’est vrai, d’abord parce qu’elle s’engagea comme une vraie guerre civile. D’autre part, j’ai voulu surtout rendre ainsi évidentes certaines analogies entre ces événements tragiques et ce qui en est de l’homme tel qu’on peut le constater aisément dans les crises psychopathologiques. L’être de l’homme est multiple et conflictuel en soi-même et dans ses rapports avec les autres. L’unité d’un chacun est apparente et trompeuse. La paix sociale un leurre idéalisé. Les paradis sont toujours perdus. À propos de l’homme, Spinoza a par ailleurs explicité, entre autres choses, un concept que je trouve très opératoire ou suggestif. Mon ami et professeur E. Mira i Lopez – très éclectique dans son enseignement – en faisait un point pratique qui pouvait orienter nos démarches thérapeutiques. Il s’agit de la connation que certains traduisent par la notion de tendance psychomotrice, voire par la classique volonté. En fait, il se référait ainsi à l’application concrète partout de l’énergie disponible et dépensée « pour chaque être, pour pouvoir persévérer dans son être lui-même ». C’est la question du sujet qui en résulte, celle de sa précarité discontinue ; tout aussi bien que de sa continuité, seulement soutenue par le propre mouvement des éléments en jeu dans l’existence d’un chacun. Dès que ça s’arrête, il y a colapsus du sujet, et l’identité de chacun s’efface. Ça a quelque rapport avec le projet des Ceméa, celui de Daumezon, de promouvoir des activités dans la pratique clinique et thérapeutique. Je ne pense pas que la notion de connation de Spinoza soit tout à fait équivalente à la notion de narcissisme freudien ; toutefois, cela revient au même, lorsqu’on considère comment pour chaque malade psychotique le vécu de leur identité propre devient problématique, angoissant et parfois tragique.

L’identité en jeu C’est pour souligner ce problème de l’identité en jeu, que j’ai tenu à accentuer ce qui constituait un enjeu ouvert de l’insurrection militaire espagnole : comme dans d’autres occasions, cela visait à effacer la culture, la langue et l’histoire de Catalogne, c’est-à-dire, son identité. On tend souvent, peut-être vous-même, à minimiser cet aspect de la guerre. Je devrais, en face de cette méconnaissance, rappeler tout un chapelet d’événements historiques, qui au dernier échelon, concernent l’engagement du féodalisme, autoritaire et inquisitorial de Castille en vue de maîtriser la totalité de la péninsule ibérique – voire du Nouveau Monde – par opposition à la politique méditerranéenne, industrielle et démocratique de la Catalogne. On dit Espagne. Ainsi on cache qu’il s’agit seulement de la geste de Castille dont on parle. Il est vrai que le choix des Bourbons comme rois d’Espagne conduit à la méconnaissance persistante en France de ces problèmes anciens et encore d’actualité ; et je laisse hors de la question la collaboration des Français dans le long siège de Barcelone de 1714 à 1717. Ceci dit, l’ensemble des tensions latentes et manifestes de la guerre civile en question ne se réduisent pas à l’opposition Castille-Catalogne. Il n’y a jamais une seule cause, ni dans les événements historiques plus ou moins dramatiques, ni dans aucun des symptômes qui surgissent, ou bien qui sont provoqués par certains malades ( ?). L’évolution même des crises psychopathologiques – voire de la guerre d’Espagne – relève toujours d’une complexité des facteurs actuels, venant infléchir le mouvement et les impulsions des anciens facteurs en jeu. Par exemple, au départ de la guerre, nul ne pouvait méconnaître le scénario propre de la lutte des classes, alors présentifié. Par ailleurs, en 1936 la lutte des classes comme l’aspect le plus concret de la dynamique universelle de l’Histoire était présente partout. Cependant, en mai 1937, le prolétariat, comme élément protagoniste de la lutte des classes, avait déjà perdu son rôle spécifique dans notre guerre. La Généralité de Catalogne même, avait perdu tout pouvoir réel dans la conduite de la guerre et dans la vie politique de Catalogne, quand le pouvoir central, plus ou moins armé et inspiré par le parti communiste espagnol, s’est imposé violemment à Barcelone au puissant mouvement ouvrier, originairement anarchiste, et à celui très solidement implanté dans le prolétariat catalan, avec le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste – souvent désigné alors comme trotskiste – dans le style des faits bien connus de l’époque de Staline. Peu à peu tout devint la faute de certains États et de leurs politiciens : l’Allemagne, l’Italie, voire la Russie. C’était la Guerre d’Espagne, pas une guerre civile localisée, mais à dimension universelle, visant la prise du pouvoir par le prolétariat. Les Brigades internationales d’ailleurs présentes surtout au front de Madrid, se sont retirées des combats et ont été dissoutes en décembre 1938, en pleine bataille de l’Èbre, aux portes sud de la Catalogne. Ayant alors ainsi escamoté le prolétariat du mouvement historique, tout était prêt en vue de la grande guerre des États – qui en ce qui concerne la France, commença en septembre 1939. Vous savez la suite. Je pourrais décrire ici ce que furent les activités et les services psychiatriques mis en acte avec les milices catalanes au front d’Aragon ; voire le changement très utile de la forme même du travail psychiatrique, lorsqu’au début de 1938 l’Armée populaire de la République espagnole finit par accepter, à contrecœur, des agents russes ; le besoin d’organiser des services psychiatriques adaptés à la situation de la guerre. Ce fut surtout la pression du Pr Mira qui aboutit à ce changement de perspective tant attendu par nous en Aragon. J’ai alors été nommé chef de services psychiatriques. J’ai mis en acte le travail de nos équipes de base et des interventions mobiles dans un vaste espace – comprenant précisément la Castille, à la lisière de Tolède, l’Estrémadure et le nord de l’Andalousie. Ça a duré jusqu’au 1er avril 1939. J’ai pu liquider heureusement la chose, ensuite et par miracle, je m’en suis sorti vivant. Après beaucoup de péripéties, le 1er septembre j’étais déjà en France. J’ai donc pris part comme responsable, aux deux périodes et aux formes différentes d’activités psychiatriques centrées sur les phénomènes directement ou indirectement modulés par la guerre. L’intérêt de la chose me paraît relativement secondaire ; bien que j’ai tiré de ces activités la conclusion optimiste qu’on peut et doit toujours faire la meilleure psychiatrie partout, à condition qu’on tienne compte des situations sociales concrètes où l’on se trouve avec les malades, et qu’on sache à peu près à quoi s’en tenir à propos des articulations psychiques internes d’un chacun avec les groupes d’appartenance ou de coexistence.

François Tosquelles

Notes 1. Cet entretien, recueilli par Françoise Picard, est paru dans Vie Sociale et Traitements n° 172, août-septembre 1987, à l’occasion du cinquantenaire des Ceméa (1937-1987). 2. Je n’ai pas écrit ici que l’autre-en nous-même devient un modèle pour personne. Cependant, ma secrétaire – ou sa machine – a fait à cette occasion un lapsus. Là où j’avais écrit module, elle a écrit modèle. Ce qui fait l’affaire de tous ceux qui cherchent à prendre leur distance ou à rendre muet l’inconscient. Lorsque l’autre-hors-de-soi devient modèle, dans chaque individu sa dimension originale et pratique de sujet disparaît.

Article extrait de Vie Sociale et Traitements n°7

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