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folie, philosophie, politique, psychanalyse

Les résistances par Jean Oury

http://www.minkowska.com/imprimer.php3?id_article=1313

Il faut essayer rapidement de reprendre le titre général. Il s’agit de « résistances », au pluriel. Il y a là une sorte d’aporie. « Résistance », mise en place d’une défense contre une possibilité de destruction ? Ça fait bien longtemps qu’on assiste à une destruction du champ psychiatrique. Et ça ne s’arrange pas. Est-ce qu’il sera encore possible, dans quelques années, d’entendre, dans des lieux protégés, la richesse et la subtilité cliniques qui viennent d’être évoquées ? Il me semble que ce que j’appelais une aporie, c’est qu’on se mobilise pour défendre… Mais défendre quoi ? Peut-être qu’on défend ce contre quoi on se défend. [1] On a commencé par là hier : les défenses avec le refoulement etc. On est plongé dans un système d’aliénation massive. Même dans le statut des psychiatres (qui bientôt seront une espèce en voie de disparition) et le statut des psychanalystes, il y a toujours quelque chose qui est en question d’une façon négative.
Alors, parler de résistances nécessite logiquement de proposer des définitions plus strictes. De quel domaine s’agit-il ? Qu’est-ce qu’on défend ? Par exemple, si vous allez au ministère, en général, il n’y a pas beaucoup d’écoute. Ou alors, pour le mieux, on vous écoutera, mais pour « eux », la psychiatrie, qu’est-ce que c’est ? Sur ce plan là, bien sûr qu’on a cité la « psychothérapie institutionnelle », comme si ça existait ! En 1970, un professeur d’université disait : « Vous savez, il y a bien longtemps que ça n’existe plus, c’est une vieille histoire ! ». En réalité, on en est toujours là. je vous recommande le livre de notre camarade, Alain Buzaré, « La psychothérapie institutionnelle, c’est la psychiatrie ». François Tosquelles, incarnation de ce que Lacan appelle un « parlêtre« , parlait tout le temps, tout en ayant une capacité de silence extraordinaire. Il ne faut surtout pas confondre, disait-il, analyse institutionnelle et psychothérapie institutionnelle. Et si on ne poursuit pas constamment l’analyse institutionnelle, c’est-à-dire, entre autres, une analyse concrète de l’aliénation sociale qui nous surdétermine, nous et notre champ de travail, et qu’on prétend faire de la psychanalyse, de la psychiatrie, de la psychothérapie institutionnelle, des traitements biologiques de toutes sortes, on est dans l’imposture. On peut le dire autrement. Tout ce qu’on fait, aussi bien les « prises en charge » analytiques, psychothérapiques au sens très large, est pris dans un chiasme, un entrecroisement, entre deux surdéterminations : la surdétermination inconsciente et la promotion du désir inconscient qui fait scandale encore au niveau de cette « restriction » intellectuelle de la technocratie. Cette surdétermination articule le plan destinal de chacun, des rencontres, des choix. Il suffit d’indiquer les développements de notre ami Jacques Schotte à propos du Szondi et de la « Schicksalsanalyse« , pour mettre en relief l’importance de cette surdétermination. Mais l’autre surdétermination, c’est ce qui est au plus proche de « l’aliénatoire » : non pas une aliénation une fois pour toutes, mais un processus continu au niveau de nos habitudes, nos comportements les plus ordinaires, nos façons d’être, nos préjugés. Même sur le plan de nos pratiques dites professionnelles ! Édouard Glover l’avait bien montré, avant les années 1960. Il avait envoyé un questionnaire à tous les psychanalystes. Une vingtaine de questions : « Alors, comment vous le recevez ? Est-ce que vous l’allongez ? Est-ce que vous le faites parler avant, après ? Est-ce que vous lui permettez de fumer ? etc. » Aucun consensus, sauf pour une seule question : « Est-ce que vous le faites payer ? ». Oui, consensus mondial ! Ça peut faire réfléchir…
Il y a donc de l’aliénation sociale qui infiltre la fonction professionnelle, l’aliénation, au sens de Marx. Il faut le reprendre en détail. Je m’appuie sur des choses extrêmement précieuses, entre autres sur une étude d’un professeur de l’université de Aarus, Niels Egebak, un travail d’érudition sur « la notion de travail chez Marx » qu’il m’a adressé il y a plus de dix ans. C’est autre chose que toutes ces simplifications outrancières qu’on peut voir dans cette dérive qu’on appelle « le marxisme », même sans aller jusqu’au « Diamat » de Staline, etc. Reprendre ces textes-là pour analyser ce qu’il en est de notre travail : suppression des infirmiers psychiatriques, des internes dans les hôpitaux psychiatriques, suppression massive des lits, numerus clausus des médecins, etc. Tout ceci joue un rôle dans les justifications de ce qu’on fait, dans toutes les formes d’idéologie. Ça va plus loin mais c’est au plus proche de ce qui est en question. Il faudrait avoir beaucoup de temps, réfléchir, dormir sur ce qui a été dit. C’est très difficile de réagir. Mais ce qui apparaît, c’est que tout ce qu’on peut dire sur un mode très général, de l’articulation entre les deux formes de résistances, tout ce qu’on peut dire sur la psychiatrie, la psychanalyse, montre qu’on ne peut pas échapper au fait quon est condamné au langage. Nous sommes des « parlêtres« . C’est ce qui fait la distinction d’avec les chats, les chiens etc. J’espère que dans mille ans, les chats parleront ! Ils seront des « parlêtres« , on pourra discuter ensemble ! Mais de dire qu’un chat a des pulsions, des désirs, de l’angoisse, ça me semble une imprudence épistémologique.
« Parlêtres« , ça veut dire également qu’on « existe » et pas simplement qu’on est vivant. Ceci me semble très important. On aurait pu développer ça : la différence entre le vivant et l’existant. Si on ne fait pas la distinction entre le vivant et l’existant, on est complice de la biopolitique, proche de la logique des camps. Cest un peu abrupt de dire ça. Mais cette confusion entre existant et vivant est dramatique, tragique. On a donc affaire aux existants du fait même qu’on est tous des « parlêtres« . On a cité Agamben, bien sûr, mais Maldiney en parle aussi très bien. Il critique même Weizsâcker pour avoir confondu le vivant et l’existant.
Mais il me semble important de reprendre les réflexions de Niels Egebak, qui, s’appuyant sur des propositions de Georges Bataille, distinguait « l’économie générale » et « l’économie restreinte ». L’économie restreinte, c’est l’économie capitaliste, l’économie de la production, de la consommation. Il y a la force de travail, le travailleur qui transforme l’objet en marchandise, la consommation, les machines… En 1858, dans les « Grundrisse« , il y a une mine de choses pour préparer « Le capital » (que Marx n’a jamais terminé). Pour qu’il y ait prise dans le processus dialectique, il faut bien, dit Marx, qu’il y ait quelque chose avant. En s’appuyant sur la logique de Hegel, il parlait du « travail négatif », ce qui correspond au « travail vivant », inestimable, qu’on ne peut pas mesurer. Ce n’est même pas le travail artisanal. Quelle est donc la caractéristique du travail vivant ? C’est là où il y a du « Spiel« , du jeu. Or, notre travail, aussi bien de l’infirmier que du médecin, du psychiatre, du psychanalyste, du psychologue, est-il vraiment « estimable » ? Est ce que ça a quelque chose à voir avec les « évaluations » ? Dernièrement, en novembre, des amis psychiatres qui travaillent dans un hôpital depuis une vingtaine d’années, travail minutieux d’hôpital, de secteur, ont reçu une délégation de quelques types pour l’évaluation. Et en une matinée, ils ont saboté tout ce qui a été fait en vingt ans, en disant : « Ce n’est pas comme ça ! ». Alors, il faut être solide, ne pas avoir un tempérament dépressif : une telle agression ne se traite pas chez un psychanalyste. Prendre du Tofranil ?
Je faisais donc le rapprochement avec les réflexions de Niels Egebak, mais aussi avec le groupe de la « pathologie du travail », autour de Christophe Dejours. On en a parlé hier un petit peu… J’ai participé en mai à un jury d’une thèse sur la pathologie du travail d’une psychologue, ancienne infirmière, analyste aussi, qui s’est occupée pendant des années des prisons, accumulant une énorme expérience. En tant qu’analyste, elle reçoit des gens qui ont des décompensations dans leur travail. Si elle reste dans un statut d’analyste « traditionnelle », ça ne marche pas. Alors, elle explore les difficultés dans le travail (il y en a de plus en plus dans les hôpitaux, les usines, les bureaux etc., une pathologie de harcèlement, de changements brusques d’horaires, n’importe quoi). Si on décide que ce n’est pas « psychique », que ça ne regarde pas « l’analyste », on est inefficace. Par contre, si l’on analyse ces difficultés, en quinze jours, trois semaines, l’équilibre est rétabli. Reste le plan névrotique, comme tout le monde, il n’y a pas besoin d’analyse. Par contre, si on n’intervient pas, ça peut durer des années. Dans ce domaine de la pathologie du travail, je cite souvent, parce que c’est exemplaire, les élaborations d’une psychologue du travail, Pascale Molinier. Elle fait, par exemple, une étude du travail des infirmières dans un service de chirurgie, ainsi que celui des ouvriers d’entretien. Comment peut-on estimer la compassion ? Qu’est-ce qui est efficace ? La première phrase résume tout son article : « Le travail est invisible ». Ce qui est efficace dans la rencontre, et on le sait bien, à moins d’être intoxiqué par le capitalisme de l’économie restreinte, même d’un analyste avec son patient, c’est ce qui se marque sur le visage, dans la façon de se présenter, des petits détails de ce qui ne se voit pas, ce que j’avais appelé il y a longtemps « être sensible à l’insolite ». Et l’insolite, paradoxalement, ne se voit pas…
Si on conjugue ça avec ce que dit Freud, repris finement par Lacan, ce qui est efficace dans le processus analytique, ce n’est pas l’exactitude (« Voilà, j’ai compris ! ») mais quelque chose de l’ordre de l’interprétation du transfert. Mais l’interprétation, ce n’est pas une explication. Ça se présente par hasard, pas forcément dans le cabinet de l’analyste : une rencontre de quelqu’un, d’une phrase, d’un livre qui vous bouleverse et qui entre dans le processus analytique et dans le transfert… Est-ce qu’on va demander à tous ces « arpenteurs » de la Gestapo, s’ils trouvent qu’un sourire est efficace ? Ça vaut combien, un sourire ? Lacan le répète : ce qui est efficace, c’est la vérité. Par exemple, dans le séminaire : « D’un discours qui ne serait pas du Semblant », dès le début, il dit : « L’interprétation déchaîne la vérité ». C’est la vérité qui est efficace. Mais la vérité, ça ne se mesure pas. Or, cette vérité se rapproche de ce que dit Pascale Molinier quand elle parle du « travail invisible ». Quelque chose de l’ordre de l’invisible est là et est efficace. C’est à ça qu’on a affaire.
En poussant un peu le raisonnement de cette réflexion de Marx, reprise par Niels Egebak et Jean-Joseph Goux, c’est bien au niveau de ce que Georges Bataille appelle « l’économie générale », qui englobe travail négatif, travail vivant, le jeu, qu’il y a quelque chose qui pourrait très bien se traduire par « la pulsion ». Il y a quelque chose de l’ordre de la pulsion. Or, il semble que le pulsionnel est en corrélation avec les deux surdéterminations : la surdétermination sociale, aliénatoire, et la surdétermination inconsciente. Il y a là un carrefour, de l’ordre pulsionnel. Je pense que c’est une trouvaille extraordinaire de la part de Lacan d’avoir écrit la pulsion : $ <> D, la demande. Car la demande est prise dans toute une concaténation de signifiants, dans le grand Autre, dans le langage. La demande est donc prise dans ce qui est non pas l’armature mais le support de ce qu’on pourrait appeler le « socius« . Autrement dit, il n’y a pas de besoin à l’état pur. Marx le disait très bien dans les Manuscrits de 1844 : c’est pris, c’est broyé dans le social. Si vous avez faim, même en plein désert, un beefsteak va vous apparaître en rêve ! Or, qui dit social dit quelque chose qui va moduler d’une façon très sérieuse la demande, et par conséquent la formule pulsionnelle. Par exemple, nous avons eu une discussion il y a quelques années avec toute une bande de brésiliens, qui avaient jadis, de jours sur « la psychanalyse sous la terreur » : « Alors, est-ce qu’il y a du complexe d’Oedipe dans les favelas, à Rio ? ». J’ai répondu, je ne veux même pas réfléchir à ça et je dis « oui » ! Par principe ! Et qu’en est-il de l’inceste dans les favelas ? (je fais un groupe sur l’inceste, avec des travailleurs sociaux, depuis vingt ans, chaque mois. C’est effrayant). Mais dans les favelas alors ? Là où il y a même des ventes d’organes ? Il y avait une jeune femme qui avait travaillé à Paris, qui était retournée à Rio, psychologue, et qui travaillait dans un dispensaire ouvert sur les favelas. Ce qui était très efficace sur le plan presque pseudo-psychanalytique, c’était de faire des vaccins gratuitement, de payer le bus pour que les gens viennent. Bien sûr qu’elle était en bisbille avec les « psychanalystes » du centre de Rio ! Mais alors, le désir inconscient ?… Vous savez bien qu’il n’y a pas si longtemps, on disait : « Mais les schizophrènes n’ont pas de désir ». Freud lui même affirmait : « Le psychotique n’a pas de transfert » ! C’est comme si on disait, d’une façon plus théologique : « Les schizophrènes n’ont pas d’âme ». Les femmes n’avaient pas d’âme au XVIe siècle, comme les Indiens : ils n’avaient pas d’âme ! Or, par principe, éthiquement parlant, sans discuter, il faut dire qu’il y a du désir chez les schizophrènes. Ça engage alors toute la procédure du concept de transfert : d’où les modalités de transfert psychotique que j’ai appelé « transfert dissocié ». On peut développer ça longuement.
Les schizophrènes, ou des psychotiques complexes ont, contrairement à l’opinion courante, une hypersensibilité. Ils sont comme écorchés vifs, sensibles à ce qui se passe, sans aucun « coefficient tampon ». Par exemple, l’un me dit : « Oh moi, je ne veux pas aller au groupe, il y a trop de monde ! ». Mais si le groupe n’existait pas, il n’irait pas bien. C’est donc très important qu’il y ait le groupe, bien qu’il n’y aille pas : ça maintient une garantie de structure. Il a besoin d’une structure qui maintient indirectement l’ambiance. C’est différent si, comme on le fait de plus en plus, on le met dans une cellule, et même en contention. Mais s’il est en liberté, s’il a une possibilité de rencontres, il bénéficie de l’ambiance (j’appelle ça « les entours », c’est plus poétique). Or, dans les entours, on s’aperçoit que ce qui est efficace, ce sont de tout petits détails. Tosquelles parlait de « multiréférentiabilité » ; c’est-à-dire que le schizophrène s’investit dans une quantité de choses qu’on ignore. Vous avez peut-être lu, ne serait-ce que la préface, « Les enfants de Bogota ». L’enfant de Bogota pouvait survivre avec un bâton, une ficelle, un journal. C’était son lieu d’existence, son « espace du dire ». Si pour des raisons d’hygiène, on supprime bâton, ficelle et journal, on supprime son lieu d’existence. Or, cette dimension de lieu, d’espace, c’est ce qui est le plus forclos au niveau des réflexions épistémologiques sur la vie quotidienne. La vie quotidienne, ce n’est pas : « A quelle heure on mange ? etc. » C’est très subtil. J’avais fait un séminaire à Sainte-Anne, sur la vie quotidienne et je terminais par : « Qu’en est-il du réel de la réalité quotidienne ? » C’est ce qui compte. Alors, si on veut parler du transfert chez le psychotique, il faut tenir compte des investissements, des trucs comme ça ; et savoir que la vie quotidienne, ce n’est pas simplement le propre, le brillant, etc. C’est quelque chose de subtil, afin que les « prises en charge » puissent marcher. On constate alors qu’il y a des « constellations », des sortes de choix qu’on ignore quelquefois, qui permettent de vraies rencontres, comme le dit Lacan, des tuchè, qui touchent le réel, par hasard, et qui modifient quelque chose. On travaille avec ça ; a condition qu’on ne soit pas entravé par les absurdités technocratiques. Donc, dans un lieu comme ça, un secteur, une clinique, un hôpital, la première démarche de ladite psychothérapie institutionnelle, c’est de soigner l’hôpital. L’établissement, par lui-même, non pris en charge collectivement, rend malades les gens. C’est ce que j’avais appelé, il y a très longtemps la « pathoplastie » (C’est un mot de phénoménologie : pathogénie, pathoplastie). « Pathoplastie », ça veut dire la fabrication de la pathologie par le milieu ; ce qui a été montré à vif par Tosquelles, Balvet, Chaurand, Bonnafé, etc. On cite toujours la thèse de Philippe Paumel de 1952 sur le traitement des quartiers d’agités : en modifiant lambiance, on supprimait ces choses horribles quon appelait « les quartiers de gâteux », « les quartiers d’agités »… On ne peut pas modifier l’hôpital en soi ; on vit dans une société mercantile, avec des contrats, des prises en charge de toutes sortes etc. Mais à lintérieur, il s’agit de trouver un truc pour articuler, concrétiser une possibilité d’organiser les choses différemment. Un des « opérateurs » collectifs les plus efficaces qui a été trouvé à cette époque, et qui est menacé par les technocrates, c’est un club thérapeutique. Un club thérapeutique, c’est une structure où il y a de la liberté, des contrats, des échanges, des possibilités de responsabiliser les gens, même les plus démunis. C’est l’ensemble de ces choses là que j’avais nommé, par opposition à la collectivité, « le Collectif ». C’est ce qui permet, à l’intérieur des structures aliénantes, surdéterminées par l’État de développer ce qu’on appelle un processus d’institutîonnalisation : des « institutions », telles que les ateliers, les sorties, les rencontres, les jeux, les psychodrames, etc. J’avais appelé ça « le Collectif ». J’avais présenté ça comme étant quelque chose de l’ordre d’un « champ transformationnel ». Je m’étais appuyé sur les travaux d’un linguiste de Moscou, Saumjan, à propos de ce qu’il avait appelé « les champs transformationnels », les « modèles d’engendrement applicatifs », sorte de travail cybernétique des machines abstraites de type 111. Il tenait compte d’une « structure génotypique », par opposition à une « structure phénotypique »… La structure génotypique, c’est justement l’assemblage extraordinaire des « opérateurs collectifs ». Je ne peux guère développer en quelques mots cette logique complexe.
Mais il y a aussi un autre abord de ces choses là. J’insiste parce que ça me semble être en rapport avec quelque chose qui dépasse largement une structure hospitalière. Je prenais dernièrement un exemple sur le plan logique, pour essayer de faire comprendre quels sont les opérateurs collectifs qui permettent de ne pas être en prise directe avec les structures aliénatoires d’un établissement. Ça peut s’apparenter à ce qu’on appelle, sur le plan philosophique, quelque chose de l’ordre d’une catégorie. Je reprenais, en particulier, la notion de « catégorie ouverte ». La catégorie ouverte, ce n’est pas la catégorie au sens aristotélicien, ce n’est pas la catégorie au sens kantien, ce n’est pas non plus au sens de Brentano. Vers 1911, Last (?), un philosophe allemand qui a beaucoup influencé Heidegger dans sa thèse sur Dun Scot, affirmait que les catégories sont des catégories ouvertes vers l’histoire. Ça veut dire que ce n’est pas quelque chose de purement abstrait. Une catégorie qui permet justement d’organiser les lieux doit tenir compte, non pas de l’histoire au sens général du terme, mais de ce qui s’est inscrit depuis des années dans un lieu, là où on vient travailler, et de ce que j’avais appelé il y a très longtemps une « sous-jacence » : quelque chose qui se dépose, qui s’inscrit. Une sous-jacence où il y a des manifestations aliénatoires bien sûr, mais où va s’inscrire quelque chose qui appartient d’une façon plus singulière à tous les gens qui ont été là, même au niveau fantasmatique. Il y a là une collusion entre l’aliénatoire et le fantasmatique. Quand quelqu’un a travaillé là, il y a quelque chose qui s’est inscrit. Ce qu’on appelle « l’ambiance » est en rapport avec des choses comme ça : ça s’est inscrit. Par exemple, vous savez bien qu’il y a encore certains villages, là où il n’y a même pas de noms de rues, où règne une certaine atmosphère. Dans ce village-là, ce n’est pas la même ambiance que dans un autre. A quoi ça tient ? Quand on arrive dans un lieu comme ça, si on n’est pas complètement décervelé, on sent ces choses-là. Or, c’est avec ça qu’on travaille. Cette sous-jacence en rapport avec les gens qui sont là, avec leur désir d’être là. Il y a un petit pourcentage de gens qui travaillent comme ça : ils sont là parce qu’ils sont là ; dans le sens que ça met en question, sous une forme opérotropisée (?) ou sublimatoire, quelque chose de l’ordre de leur désir inconscient. Ceux là, on peut dire qu’ils sont des supports de « transfert dissocié » possible. Et c’est ça qui va s’inscrire par ce que j’avais appelé, en reprenant une formulation de Michel Balat en sémiotique, la « fonction scribe », la fonction d’inscription. Il y a une fonction d’inscription qui fait qu’il y a de l’histoire, mais de l’histoire au sens non pas événementiel, mais de ce que j’avais appelé « l’archéologial », sur un mode collectif (par analogie avec ce que Heidegger appelle « l’historial »). Or, l’archéologial, c’est ce qui va justement se manifester dans l’insolite, dans des choses qu’on ne voit pas mais qui sont là. Et ça, ça se sent. Il y a alors de la connivence, et on travaille avec. La connivence, c’est très subtil. On voit bien qu’il y a des gens, des schizophrènes qui sont quelquefois bien plus efficaces que des infirmiers ou des médecins. Alors, quand on dit : « Il y a les « soignants » et les « soignés », c’est la pire des choses ! Il y a une fonction soignante qui est tenue par tout le monde. La semaine dernière, j’ai encore vu un schizophrène qui est bien plus efficace que n’importe qui vis-à-vis d’un autre, mais à condition qu’il puisse le dire. Alors, si on confond « fonction soignante » et « statut de soignant », on devient fou. Un directeur qui se prend pour le directeur, c’est le plus fou de la bande ! Il ne faut pas confondre : fonction, statut et rôle. C’est la première démarche, pour éviter des espèces de paraphrénies professionnelles.
On doit être attentif à ce genre de choses, mettre en place ce que j’appelle « le collectif » par opposition à « la collectivité », développer une sorte « d’autogestion », bien que ce terme soit discutable (vous savez que l’autogestion est recommandée dans de grandes usines pour augmenter le rendement), une autogestion relative qui tient compte de la place de chacun, des initiatives, d’un degré de liberté de circulation, pour que les gens puissent se parler sans trop se gêner. À ce moment là, on évite ce qui se passe toujours dans ces établissements si on ne met pas ça en place : des systèmes de cloisonnement. C’est la maladie des hôpitaux : chacun a son statut dans son coin, renfermé ; et l’autre, à ce moment-là, n’est qu’un minable ! Ça fait de la « paranoïa institutionnelle », qui peut dégénérer en systèmes de boucs émissaires, de fétiches, de systèmes de fonction thanatophore, partagée par beaucoup de gens, en fin de compte une fonction de destruction.
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