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minorités, politique

Passion de l’étranger par Guy Hocquenghem

Pourquoi la plupart de mes amis, de mes amants, sont-ils étrangers ? Pourquoi n’est-ce qu’avec eux que je me sens enfin arraché au plat, au prosaïque, au médiocre ? Enfant, j’appelais de mes vœux le ravisseur étranger qui m’emporterait dans ses bras, princesse raptée ; adulte, ou déclaré tel, je ne conçois d’amour que cosmopolite. Même pour une nuit, rare est le Français qui ne me glace pas, qui ne me donne l’impression de jouer à deux une comédie sans saveur. L’amour ne me parle qu’en d’autres langues, il me fait toujours signe de l’au-delà des rives connues, des références faciles.

Oui, j’ai eu plus d’amants, plus d’amis, à l’étranger, de l’étranger, que je n’en aurai jamais parmi mes compatriotes. Peut-être même ne suis-je « homosexuel », comme on dit vilainement, que comme une manière d’être à l’étranger, je veux dire une manière de lui appartenir et d’être chez lui. Peut-être ai-je voulu l’étranger avant l’amant, et ai-je au moins trouvé là un langage qui déborde un peu la francité.

Étranger, bel et vivace étranger, comment font-ils pour ne pas t’aimer ? Toi seul nous interromps dans notre maniaque monologue, nous interpelles, nous souris sans comprendre – et ce sourire brise en moi la certitude d’être homogène. Tu nous autorises aux plus subtils des quiproquos sentimentaux, et tu les rends indécidables. Tu nous fêles, comme on dit d’un cristal sous l’effet d’une note trop aiguë. Tu rends sensible l’invisible de l’au-delà du communicable, tu donnes aux fantômes de l’amour la palpitation d’une présence ambiguë. Tu m’adresses la parole, et les continents tourbillonnent pour notre seul plaisir. Tu es le hasard de mes jours et le compagnon de mes nuits. Étranger, tu dépasses toujours le cercle étroit où ton nom français t’enferme. De n’être pas d’ici, de n’être pas ailleurs donne à ta façon d’être là une modulation particulière. Être là, quand c’est toi, cela veut dire être autrement. Tu es la première expérience de l’autre, et le premier amour.

Étranger, le mot est maladroit : je veux dire simplement ta façon d’être parmi les non-étrangers, qui creuse dans un monde isomorphe un vertige incomblé. Tu es le pôle qui aimante les fuites, tu es l’autre signification possible enfin faite chair. Quand tu passes, rien pour moi n’est plus simple, tout devient émotion. Un geste, une façon de boire, de t’asseoir, et tu fais surgir dans le camaïeu national une traînée de couleur, la figure de l’errant parmi les immobiles. Tu nous fais parfois côtoyer l’impossible : se comprendre sans se comprendre.

Avec toi, il n’est d’affinités qu’électives : on ne choisit pas ses compatriotes, mais on choisit ses amis. D’ailleurs, si je m’adresse à toi, c’est aussi parce que tu ne me comprends pas ; de cet étranger dont je parle, et qui n’existe peut-être que pour moi, je n’attends nulle réciprocité. Tu es le dernier dieu vivant en des milliards d’avatars, tu es l’intraduisible promesse de bonheur d’un melting pot universel. Quand je suis avec toi, c’est toi qui me guides, toi seul qui sais où nous allons. Je n’ai pas besoin de te croire ni de te l’entendre dire : ce que j’aime en toi, c’est que tu m’arraches à moi, tu m’es différent. J’ai seulement besoin de te sentir là, source de vie dans mon désert hexagonal. Étranger, c’est avec toi que se font les plus beaux enfants : d’où la fureur des racistes, et le puritanisme des antiracistes. Étranger, tu es une évidence incontournable qui blesse, puisque tu as, toi, déjà passé cette transmutation qui forme constitutionnellement, pour un Français, la limite impossible : celle qui t’a transformé en autre chose que ce qu’on t’a appris à être, celle qui te met à découvert, tirant ta force de ta seule faiblesse, exposé au jugement d’un code que tu ne maîtrises pas, confiant en ton seul charme. Étranger, pour nous, Français, tu n’es pas qu’un national d’ailleurs : tu nous contrains à penser le mixte, puisque tu n’es pas ailleurs. Pour le peuple le moins voyageur de la terre, tu es toujours métis, demi-mesure entre l’ailleurs et le chez-soi. Mais vivre, pour toi, ce n’est pas « être chez soi »: tu es un autre art de vivre, et non simplement une autre culture, puisque tu confrontes deux cultures. Métis, émigré, mêlant en toi les forces inépuisables de multiples identités, tu disperses l’être-là en signes contradictoires. Comme au théâtre japonais, où le geste et la voix sont scindés, ta voix est ici, mais son écho est là-bas, chez toi, dans ta langue ; mais tu n’es observable comme effet total qu’à très haute altitude. Tu es dédoublé, détriplé. Et je veux que tu restes là pour l’entendre, le toucher, cet ailleurs que la francité a exterminé en nous.

Étranger, tu nous apprends une chose essentielle : qu’en amour, plus grande est la différence, plus le plaisir s’accroît. Tu es toi-même parfois le fils des amants d’étrangers. Les héros antiques étaient fils d’une mortelle et d’un dieu : métis, tu es le héros du roman des peuples modernes. Étranger, tu formes déjà par ta seule existence l’adultère de deux civilisations. Tu nous donnes à sentir que le plaisir est l’éloignement de soi-même, le moment où l’autre se fait soi. Métis, tu es l’enthousiasme des peuples qui s’incarnent en toi.

Extrait de « La volonté d’écart », Sociétés, n° 21, décembre 1988, Paris, Armand Colin, p. 3-4.
Quasimodo, n° 6 (« Fictions de l’étranger »), printemps 2000, Montpellier, p. 159-160
Texte disponible sur http://www.revue-quasimodo.org

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