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folie, politique

Léros, petite île grecque… par Maurizio Costantino

http://www.triestesalutementale.it/francese/doc/LerosFrancais.pdf

Dans les années ’70 et ’80, l’Hôpital Psychiatrique de Léros – après avoir été la prison des opposants durant la dictature des « colonels » – avait « accueilli » presque 3500 internés provenant de tous les hôpitaux psychiatriques grecs. Les conditions de vie des internés avaient suscité un scandale dans le monde entier surtout grâce aux reportages du journal britannique The Guardian. L’Union Européenne et le Ministère de la Santé grecque réalisèrent dans les années 1989-1994 – à travers d’un programme financé par le Fond Social Européen (Mesure 814) – un projet de reforme générale de l’assistance psychiatrique en Grèce. Dans ce cadre, et sous la supervisions d’experts européens, l’Hôpital de Léros fut donc l’objet de programmes spécifiques de réhabilitation (des structures et des méthodologies d’intervention), programmes dirigés par des responsables grecs, avec, sur place, l’assistance technique de deux équipes européennes (une italienne et une hollandaise).
Je suis entré pour la première fois dans le Service B 1 du pavillon 11 de l’Hôpital Psychiatrique de Léros en août 1993 : quatre chambrées de vingt lits chacune – ni draps, ni coussins, de sales mousses en guise de matelas, une vieille couverture – été comme hiver ; un grand réfectoire – tables et chaises en plastique mises à disposition seulement à horaire fixe ; une armoire contenants les vêtements de tous les jours
Deux douches, dont une inutilisable, pour 56 personnes; une cuisine où l’on ne cuisine pas, mais d’où sont distribués les repas que les internés vont chercher à la cuisine centrale.
Qui depuis vingt ans, qui depuis trente : pour tous le temps est rythmé par la nourriture, la distribution des cigarettes, la douche hebdomadaire. La nourriture : une assiette pleine au centre de la table pour quatre ou cinq personnes, un ou deux verres en plastique, toujours pour quatre ou cinq personnes de façon à avoir moins de vaisselle. Les repas durent cinq minutes, montre en main. On mange peu et mal. Pour se laver – dix personnes par jour, cinq le matin, cinq l’après-midi – il faut attendre son tour dans le couloir, nu, juste devant la porte d’entrée du Service. Et même l’on est capable de se laver soi-même, on est lavé. Le tout dure maximum vingt minutes pour chaque groupe. Les cigarettes, après le déjeuner, peuvent être deux, trois ou rien, par décision indiscutable de qui distribue.
Pour certains il y a le travail : un interné, douze heures par jour, gère la distribution de la nourriture et lave, avec un soin extrême, les douches et les WC. En échange il a l’autorité de donner ou de soustraire un morceau de pain, et, pour ses vêtements de travail, bénéficie de toute une étagère de l’unique armoire. D’autres patients nettoient le réfectoire, refont le peu qu’il y a à refaire des lits, emportent les ordures ou les vêtements sales à la buanderie centrale. Pour celui qui veut s’éloigner un peu – et en a l’énergie – il y a une paire heures le matin sur la grande place d’armes en face du pavillon. La place d’arme était le centre de la base navale qui pendant cinquante ans, au début du siècle, accueilli plus de trois mille militaires italiens : casernes pour les soldats, entrepôts, ateliers pour les hydravions, sous-marins et canons, villas pour les officiers et leurs bureaux. Voilà ce qu’était initialement l’Hôpital Psychiatrique de Léros.
Cette place d’arme, cette énorme étendue de terre rouge, battue par le vent l’hiver, sous le soleil torride l’été, a été pendant des années le théâtre de la solitude de centaines d’internés. Des hommes mal vêtus, peu ou pas du tout vêtus, allongés, recroquevillés par terre ou bien silencieux qui marchent. Des regards furtifs, des mégots qui passent de mains en mains ou qui sont ramassés par terre. De brèves courses, qui subitement naissent et meurent, en absence d’un but. Quelqu’un pleure, un autre crie. Pour une paire d’heures par jour personne ne te dit ce que tu dois faire. Mais, paradoxalement, cette liberté confirme à ces hommes que, quoiqu’ils fassent, il n’y a rien à faire pour eux !
Les infirmiers de l’hôpital – 400 pour 400 internés – ne sont pas des infirmiers. Ce sont des « filakès » : des gardiens. Des paysans et des pêcheurs qui ont trouvés en tant qu’employés d’État, la seule réponse à l’appauvrissement de l’île. Jamais personne ne leur a dit, et encore moins montré ou démontré, qu’un hôpital peut/doit au moins tenter d’être un lieu de soin, de réhabilitation. Je les regarde, discute avec eux. Je vois des visages antiques, des mains qui ont travaillé la terre, des personnes qui connaissent la fatigue. Ils expriment des sentiments forts, ils ont du plaisir à partager la beauté de leur terre et craignent qu’on leur enlève, avec l’hôpital, leur pain. Enfermés et abandonnés eux-mêmes dans ces pavillons, ils ont résisté et se sont adaptés, ils ont promu la loi du plus fort et enseveli leur compréhension de l’autre. Exploitation, sadisme, furent la règle. Compassion, protection, les exceptions.
Vers la fin de cette première visite un homme s’approcha de moi et avec discrétion me glissa dans la main un objet bizarre. C’était des lambeaux de tissu entrelacés, noués. Animés. Je me souviens d’un bidon d’eau potable, dans le couloir, avec un verre pour 56 personnes, la télévision allumée, en haut, un bruit de casseroles en aluminium, des voix. Je me souviens d’un regard, des cheveux argentés, un corps agile et noué, de vieux. Je me souviens l’embarras et en même temps le soulagement, ma gratitude pour ce corps qui sans rien demander, affirmait son existence dans cette désolation.

Novembre 1993

Lorsque, des mois plus tard, il fut enfin possible d’intervenir dans ce Service le mot d’ordre fut très simple: sortir avec les patients. Ainsi chaque jour six ou sept personnes commencèrent à sortir. Sortir signifiait rompre avec le rythme habituel du Service. Sortir voulait dire avoir besoin de vêtements, d’argent. Une douche chaude « hors programme ». Sortir impliquait aussi une nouvelle façon de s’approcher de chaque patient, et signifiait pour lui et pour nous se mesurer avec la réalité des personnes, des choses, de la nature à l’extérieur de l’hôpital.

Une splendide journée de janvier 1994 à onze heures du matin

Vassili (l’homme du cadeau de quelques mois auparavant), Sofia – une jeune éducatrice du programme de réhabilitation, Maria une femme de ménage du Service et moi-même sortons ensemble. Vassili : une veste, une cravate, tout un peu trop petit pour sa taille et un peu froissé : mais on entrevoit quelque chose et on a presque peur de l’admettre : peut-être est-ce le fait d’avoir passé trente ans dans le froid, la faim, la peur qui met tellement en évidence le respect de soi que Vassili témoigne. Où va t-on ? Au restaurant, au bord de mer. On s’assoie, et on commande une variété de plats tandis que Vassili, visiblement indifférent à cette inhabituelle abondance, fredonne une main devant les lèvres, à la façon d’un conteur.
« Léros, Lipsi, Athina, Volos, Kalkida, Kimi ». « Léros, Lipsi, Athina, Volos, Kalkida, Kimi », et continue : « Omonia… », puis d’autres mots encore que je ne comprends pas. Et la table se remplit : polype, zaziki, beignets, thon, hors d’oeuvres variés…Vassili finalement demande un jus d’orange. Mais qu’est-ce que cette liste de noms ? Des lieux ? Ce sont les étapes, à rebours, d’un voyage commencé on ne sait quand, à partir de son village, dans l’île d’Eubea prés de Kimi. Vassili accepte de répondre à nos demandes : il a travaillé comme maçon à Volos et à Athènes…puis : « Je veux retourner à mon village ! » Clair, indiscutable, compréhensible, chargé de sens.
Avec Sofia et Maria nous sommes attentifs, nous bavardons avec Vassili, et il y a une certaine prise de conscience qu’il ne s’agit pas de propos orientés vers lui-même, mais que cette litanie – jusqu’alors simple délire – est, peut être, pourrait être un futur, en plus d’avoir été un présent entre nous tous.
« OMONIA » et d’autres mots chantés, cadencés que je ne comprends pas mais qui ont le rythme d’une promenade. Combien d’années sont passées? Plus de vingt ou trente. C’est une liste de bars, de magasins, tout autour de la place Omonia, ce que Vassili est en train d’égrainer ! Omonia, le coeur d’Athènes, il y a de cela trente ans. Marchands, ambulants, poètes, prostituées, trafiquants, protecteurs, clochards, viveurs, musiciens, marins, commerçants, tous originaires des régions de la Grèce. Orient, occident. Vassili en parle comme s’il y était en cet instant même, il en parle comme si c’était sa vie.
Il en parle – chante plutôt- comme chantant lui-même.
Je veux aller à mon village !
Je veux aller à Athènes !
Oui Vassili, oui.
Puis Vassili se leva et se mit à parler à voix haute, en colère. Le restaurant était presque vide. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. Et ne compris pas ce que lui répondit Dimitri, le patron du local.
Mais il était évident qu’il s’adressait bien à lui, à Vassili. Un échange qui durera le temps de quelques répliques et qui se conclura avec les deux interlocuteurs satisfaits. Ce matin là, Vassili existait. Écouté, compris, interrogé, répondu, contesté. Avec une histoire, une personnalité, peut-être un futur.
De retour à l’hôpital et à la réunion quotidienne d’équipe nous racontons ce qui s’est passé. On parla de lui : souvenirs, observations et perplexités s’entrecroisèrent. La perspective de faire réellement ce voyage à rebours avec Vassili s’insinua. Pouvions-nous organiser concrètement ce voyage ? Quels risques, quelles perspectives ? Mais: « Aller à la rencontre de son passé, d’une famille qui l’avait oublié pendant trente ans, tout cela ne lui ferait-il pas, une fois revenu à Léros, courir de graves risques de dépression – s’interroge quelqu’un ? ». Un certain bon sens prévalu ! Un accord implicite sur ce qui comptait probablement le plus pour l’équipe fut pris : il s’agissait d’évaluer au mieux la disponibilité de l’équipe – et de trois ou quatre personnes en particulier – à assumer la responsabilité d’organiser le voyage, mais surtout de partager avec Vassili une expérience de vie hors de ces murs…
Je crois que je n’oublierai jamais cette assemblée. Les participants appartenaient à deux groupes : d’un coté les filakès avec quinze, vingt, trente ans de travail et de l’autre des jeunes engagés pour mettre en œuvre le Programme financé par l’Union Européenne. Les vieux ne pouvaient qu’être soupçonneux : au nom de quoi venait-on changer la vie (institutionnelle) à laquelle probablement chacun d’eux s’était adapté aux coûts d’énormes efforts – même si certains avaient fini par s’y adapter avec une réelle satisfaction ? Les vieux s’étaient retrouvés parfois seuls dans un Service de 100 patients: cents inconnus auxquels l’ultime étape du voyage, la déportation à Léros, avait soustrait jusqu’au dernier lambeau d’histoire personnelle. Les lieux où ces paysans, ces pêcheurs s’étaient retrouvés à travailler comme filakès leur avaient transmis sans aucune équivoque le peu de considération que les responsables de l’hôpital avaient pour les internés : peu de nourriture, peu de vêtements, pas de chauffage, pas de médecins ou presque pas, des chaînes. Alors, dans de telles conditions, la lutte pour la survie n’était pas uniquement celle des internés, mais aussi celle de ceux qui y travaillaient. Pour tous – je pensais en moi-même – la seule pensée ne pouvait être autre que survivre à ce présent.
Lors de cette assemblée s’effectua une soudure entre les deux groupes : personne ne disait aux filakès que ce qu’ils faisaient n’allait pas, mais simplement que l’on pouvait tenter, faire quelque chose d’autre. Un retour à la terre natale, pour y trouver peut-être uniquement des tombes, les murs d’une maison d’enfance ou un compagnon d’école. Et la valeur de la terre natale, des tombes, des murs d’une maison, d’un compagnon, ces filakès ne l’avaient pas encore perdue. Très vite on s’assura qu’il y avait l’argent nécessaire. Maintenant des volontaires devaient se proposer.

Février 1994

« Aujourd’hui nous sommes le vingt-deux, deux, mille neuf cent quatre vingt quatorze: vingt-deux plus deux, vingt quatre, plus un vingt-cinq, plus neuf trente-quatre, plus neuf quarante-trois, plus quatre quarante-sept et moins un quarante-six. Que divise deux ça fait vingt-trois. Demain nous serons le vingt-trois. On sort demain? ». Béni sois-tu Vassili qui depuis vingt-trois ans (sic!) joue avec les numéros et peut-être sauves ainsi ton cerveau, quand tous pensent que les lambeaux de tissus, les chansons et les numéros ne sont autre que des délires.
Une réunion à partir du dossier de Vassili: parents décédés, un frère et une sœur au village natal, deux frères dont personne n’a de nouvelles, aucun contact pendant les vingt-trois années d’internement à Léros, ni avec la famille, ni avec personne d’autre, deux dates de naissance avec sept années de différence, un premier internement à Athènes en 1965…mais surtout une participation de tous à la discussion, des impressions, des souvenirs, la difficulté d’assumer une responsabilité inhabituelle et la conviction que quoi qu’il en soit Vassili aurait fait partie des premiers internés qui quitteraient le Service pour aller vivre – en groupe de six ou sept – dans un appartement hors de l’hôpital que nous étions déjà en train de chercher. Programme pour lequel Vassili ne répondait ni oui, ni non. Il insistait, avec fermeté mais calmement, que son objectif était le village. Vassili se retrouva, et je crois aussi qu’il sut se mettre, au centre de l’attention. Il était déjà une personne « rude » et en un certain sens respectée dans le Service. Peut-être aussi pour son caractère indomptable : depuis vingt-trois ans par exemple il était impossible de lui empêcher de couper des lambeaux de draps avec lesquels il confectionnait, en une séquence de nœuds, ses objets animés. Mais aussi des ceintures et des rubans qui remplaçaient avec élégance les boutons, souvent absents des chemises.
Quoiqu’il en soit, Vassili su profiter de ce nouveau climat, qui, chargé de contradictions, prenait vie dans le Service et autour de lui. En fait, il semblait n’attendre que cela: se changeant en vue d’une sortie, vérifiant de n’être pas observé ou quoiqu’il en soit faisant remarquer qu’il savait qu’il l’était, il vidait ses poches de ses innombrables objets personnels. Il enfilait, avec un empressement bien contenu, un vieux complet bleu et dehors …le coiffeur était une étape obligée de ces premières sorties : le plaisir de quelqu’un qui prend soin de toi, deux phrases échangées, peut-être aussi un sentiment de propreté et ensuite…sur la place.
La place principale de Léros, l’église, la mairie, le café. Il observait, regardait autour de lui, peut-être tentait-il de reconnaître ce qui avait changé et ce qui ne changera jamais.
Au bar, il ne voulait jamais rien et seulement après notre insistance il acceptait de prendre un café ou une orangeade. A la façon dont il le faisait, nous avons pensé que cette réduction à zéro de ses exigences était le fruit d’un choix précis: celui de ne rien demander, de ne rien attendre, de ne rien vouloir attendre. Non pas une façon de s’adapter (après vingt-trois ans!) à une situation où aucun droit ne subsiste, mais le fait précis de ne rien demander, disant ainsi à l’institution, aux personnes qui l’incarne: « vous avez du pouvoir, mais je ne vous demande et ne vous demanderai rien, parce que votre « donner ou ne pas donner » est arbitraire, c’est seulement votre besoin de démontrer qui est en jeu ».
Parfois une explosion de colère. Soudainement, comme elle était apparue, elle s’éteignait. Inévitable: l’impression d’un refus profond et d’une nécessité violente de dire, d’affirmer sa présence, une façon de hausser la voix qui me semblait être accueillie par les personnes présentes comme faisant partie de l’habitude méditerranéenne à une expression publique, forte, presque théâtrale des sentiments.
Puis – seul – dans les alentours. Des promenades, des incursions, d’où il revenait toujours avec quelque chose: un sachet de noisettes, deux fruits, une boite d’allumettes. Fruit incontestable – je crois – de sa capacité de rencontrer les gens.
Les sorties du Service B1 se multipliaient, la vie à l’intérieur était profondément mise en discussion. Le Programme de l’Union Européenne trouvait les conditions politiques-institutionnelles pour se développer. Les résistances étaient toujours fortes: toute l’économie de l’île avait été gérée utilisant l’asile comme source d’argent et de privilèges. La résistance au changement de la part de nombreux infirmiers ne me semblait pas injustifiée. Elle semblait dire: « vous avancez de grandes idées, mais en fin de compte ne s’agit-il pas uniquement d’un changement de Direction qui en fait ne modifiera rien ? » A vrai dire, le jeu était vraiment intéressant !!!
Puis, pour Vassili, pour son voyage, des « volontaires » se proposèrent: Lianna, psychologue qui était chargée de l’organisation de l’appartement où Vassili aurait du aller vivre et Iannis, infirmier qui travaillerait dans cet appartement. Une fois l’accord obtenu, vinrent les préparatifs, l’argent nécessaire, les documents, les points d’appui au long du voyage…au dernier moment Vassili changea d’idée: « si je vais au village, je ne reviendrai pas à Léros, plus jamais ! ». La confrontation avec Vassili, comme on peut l’imaginer fut intense, parfois aiguë ou bien paternaliste. A la fin, en discutant avec Iannis, il se convaincu que les choses ne pouvaient être considérées en ces termes. La discussion, les discussions – pour la première fois dans l’histoire du Service – se déroulèrent dans « la pièce des infirmiers »; Vassili assis sur une des chaises jusqu’alors strictement réservées aux filakès et à travers la porte vitrée tous pouvaient voir! Merci Vassili: mort d’un petit tabou.

Athènes, samedi 2 mars 1994 (pour Vassili 23 ans plus tard !)

Nous débarquons à huit heures du matin du paquebot qui nous a amené de Léros au Pirée. Vassili, Lianna, Iannis (avec sa femme) et moi-même. Nous avons pris deux chambres à l’hôtel « El Greco« , à deux pas de la place Omonia et nous sommes aussitôt sortis. Plongés dans le grand bazar qui à cette heure s’anime, surtout à Athina Odos, la rue de notre hôtel.
Des africains vendent – parlant grec, naturellement – des foulards griffés et des stéréo ; des citoyens ex-soviétiques avec un objectif Zeiss, une clef anglaise, une montre, un insigne de Lénine bien en évidence sur un petit tapis ; des femmes vêtues de noir, des enfants et des cigarettes, des montres, des lunettes de soleil, des vestes en cuir …nous marchons au tout milieu, nous regardons, nous nous regardons, nous regardons Vassili qui semble avoir toujours été là. Il observe et pour quelques minutes s’arrête devant une vitrine, il effleure de la main des passants : un homme, une vieille, un garçon, une femme. Certains s’en rendent comptent et se retournent interrogatifs, Mais l’effleurement a été si discret, léger, aucunement envahissant…pas de protestations. Contact. Je n’avais jamais vu Vassili faire rien de semblable et jamais par la suite je ne l’ai vu le faire.
Les personnes et le trafic nous envahissent toujours plus. Lianna est d’Athènes et elle y est habituée, Iannis et sa femme sortent pour la première fois de Léros. Puis un tour ou deux sur la place Omonia ; on flâne, les mains derrière le dos. Vassili regarde, observe, s’arrêteet regarde, observe. La vie est intense autour de nous et c’est comme si nous avions perdu toutes références temporelles. Ce qui compte c’est Vassili, cette immersion dans un monde qui a tellement changé : où tout est différent mais en même temps reconnaissable, dans le va et vient, les bruits, le mélange des races, des histoires, des regards.
Et Vassili a une qualité : celle d’être présent, pleinement en contact avec la situation et il ne semble aucunement envahi, ni troublé. Pas un geste, pas un mot qui puisse signaler une gêne, une peur, une distance.
Puis, peut-être pour répondre à notre anxiété de soignants sur la façon de passer le temps, une idée : « Vassili, que pensez-vous si nous cherchions un coiffeur et de vous faire raser la barbe ? ». « Mon frère était coiffeur, ici à Athènes ». « …?…vous souvenez-vous où ? ». « Bien sûr ! ». « …et sauriez-vous y aller ? ». « Bien sûr ! Allons-y ». Nous sommes surpris, très surpris…allons-y , guides-nous Vassili !
Excités, attentifs, nous traversons Athènes. Vassili avance décidé, très décidé ; il parle d’une place proche du salon de son frère. Lianna connaît la rue, mais c’est Vassili qui a le privilège de marcher devant. Vassili devant, nous quatre derrière. Puis nous nous perdons, Lianna s’arrête pour demander des informations, nous la perdons…mais nous trouvons la place. Nous revenons sur nos pas et retrouvons Lianna, Vassili repart et Iannis a un sourire stupéfait. Une petite rue, Vassili s’arrête devant un magasin, une droguerie. On arpente encore la rue. Mais non. C’était bien là. Alors Lianna et Vassili entrent dans le magasin et demandent. Oui, il y avait un coiffeur. Ici bien précisément, mais il a pris sa retraite il y a quatre ans. « Vous ne savez rien du coiffeur ? Cet homme est son frère – dit Lianna – et ils ne se voient pas depuis très longtemps, nous voudrions le trouver ». « Non, rien, essayez de vous informer au Café-nio un peu plus bas ». Nous y allons : sur la porte, fermant celle-ci, un jeune garçon handicapé : non, son père n’est pas là en ce moment, le café est fermé, il ne sait rien des barbiers .
Nous nous retrouvons tous au milieu de la route, sans mots. Les temps semble s’arrêter, mais c’est seulement pour un instant… D’un coté le propriétaire de la droguerie nous fait signe de rentrer et de l’autre coté le propriétaire du Café-nio, averti par son fils nous appelle lui aussi. Le premier était un peu perplexe au début, mais il y a repensé et il nous donne le numéro de téléphone du frère de Vassili et le deuxième, au même moment, est en train de nous en donner l’adresse ! Nous essayons de téléphoner du magasin, mais sans succès. Alors, pour nous libérer des émotions nous décidons d’aller déjeuner et d’appeler du restaurant.
Émotions ? Iannis n’en croit pas à ses yeux : la mémoire de Vassili, trente plus tard, dans cette Athènes pour lui mystérieuse et chaotique… Lianna téléphone à nouveau du restaurant. Oui, elle l’a trouvé ce frère ! rendez-vous à notre hôtel à 16 heures trente ! Il était surpris, incrédule, peut-être effrayé et c’est pour cela qu’il viendra lui-même à l’hôtel et non pas Vassili chez lui… La rencontre aura lieu dans la plus belle chambre, deux petits fauteuils et une table basse, un café et de nous tous seule Lianna sera présente.
Ponctuel le frère arrive et moins de dix minutes plus tard Lianna nous annonce qu’ils vont tous les trois chez lui! Ils reviendront trois heures plus tard. Lianna épuisée, Vassili imperturbable : il a les cheveux courts et la barbe rasée. Tout s’est passé ainsi, comme dans un film, à écouter ce que nous raconte Lianna : Vassili dans un fauteuil et son frère qui tout en parlant, le rase et lui coupe les cheveux, et lundi, après demain, le « frère retrouvé » ira au village avec lui !
…Puis nous nous préparons pour sortir, c’est samedi soir et nous sommes à Athènes ! Vassili porte sa veste violette de toile, mais avec les basques l’une sur l’autre et enfilées dans les pantalons. A la place de la ceinture un lambeau de tissus, violet. Une cravate sur ton. La veste, ainsi portée, semble un boléro et Vassili, ainsi vêtu, est peut-être extravagant, mais il est élégant et sans aucun doute il le sait. Ou mieux, le soin porté à son habillement est quelque chose de plus : il s’agit d’identité me semble t-il. Nous sortons donc – il y a bien peu de choses qui puissent étonner un Athénien – nous passons la soirée dans une Ouseria (nda: Ouzo, alcool local à base d’anis). Nous apprécions la soirée, chacun à notre façon. Personnellement je mange et bois. Vassili, frugal grignote en nous tournant le dos et écoute attentivement la conversation de nos deux voisines. Il scrute ouvertement les deux jeunes filles qui discutent sans interruption et qui – de toute la soirée – n’ignoreront pas, ni n’intégreront Vassili.

Trieste, mai 1998

Vassili est allé deux fois à son village. Il a revu les pierres et les personnes. Il a surpris tout le monde pour sa mémoire des noms et des faits. Il n’a pas pu, su ou voulu se rapprocher de sa sœur et de son frère qui vivent dans la vieille maison de famille. Ou plus précisément, dans l’unique pièce, au centre de laquelle ils ont construit un mur de séparation. Lui, invalide depuis toujours, vit de l’aide des villageois. Elle, après trente ans à Athènes entre la rue et l’hôpital psychiatrique, s’est réfugiée au village et y vit en marge…
Il n’a pas été possible d’assurer une présence des Services de santé mentale pour accompagner l’intégration de Vassili, ni d’allouer une pension d’invalidité. Le maire, ancien compagnon d’école de Vassili, a tenté mais sans succès.
Entre le premier et le second voyage à son village :
• Vassili a apporté une paire de chaussures, achetées à Athènes, à son ami Helias du
Service B1.
Helias semble être l’opposé de Vassili, tant il paraît vulnérable et dépendant…
Les chaussures sont un cadeau précieux comme objet et comme symbole. Ce Vassili qui revient du voyage et qui veut tout de suite retourner au Service pour rester avec les pedìa (les copains), met en évidence une qualité de relation entre tous les internés complètement différente de tout ce que j’ai jamais pu voir ailleurs. Je pense qu’il s’agit de la qualité des relations qui existent entre les prisonniers. Ces hommes ont du et su vivre dans la violence et dans l’amour, me semble t-il.
• dans le salon du Pavillon 11, Vassili a raconté à tous le voyage et le salon a été envahi, pour la première fois, d’émotions explicites et explicitées; d’autres ont pensé : « et moi ? ». Quelqu’un l’a dit, et les histoires, avoir une histoire, recommence à être un droit de chacun
• Vassili a commencé à raconter. Par exemple : il avait seize ans et il portait de la nourriture aux partisans en montagne, c’était la guerre civile en Grèce. Un peu plus tard, ils l’ont appelé dans l’armée régulière et voyageant sur une jeep, il a sauté sur une bombe mise par les partisans ! Mais il ne nous en dit pas plus et personne n’insiste pour en savoir plus,
• Vassili a demandé, et obtenu, de rencontrer le Président du Conseil d’Administration de l’Hôpital et lui a parlé. Seul
• Vassili est allé vivre dans une maison de campagne avec cinq autres vieux internés ; les voisins sont des paysans et la fête d’inauguration à laquelle ils ont participés – et qu’ils ont contribué à organiser – a été une vrai fête grecque
• suite à un âpre conflit verbal dans la rue avec un vieil infirmier, Vassili a été soumis à un traitement médicamenteux qui le bouleverse.
« Den borume ! » – « On n’y arrivera pas ! On ne peut pas ! », me dit-il à bout de force. Mais autour de lui, le réseau de respect et d’amitié est grand et soutien Vassili dans ce passage critique, bien qu’il ne réussisse pas à obtenir la réduction des médicaments.
• Vassili se promène seul dans l’île, avec ses points de référence, des maisons qui sont toujours ouvertes pour lui et des cachettes pour ses biens personnels.
• Vassili revient quelque fois en visite au B1 et son regard, plein de compassion, nous dit tout le travail qui reste encore à faire.

Après le deuxième voyage

Vassili a décidé de rester vivre à Léros. A chacun de nous un seul passé est donné. A Vassili et à tous ceux de Léros, seulement ce passé. Je suis retourné une paire de fois à Léros ces dernières années. Et comme moi d’autres personnes de l’équipe du Programme de l’Union Européenne. Fascinés aussi par la nature douce et sauvage de l’île, allusive et arrogante comme le vent qui la parcours. J’imagine, je sais que d’autres comme moi sentent la profondeur que Vassili et beaucoup d’autres nous ont permis de toucher. Pour une fois, la conscience limpide de notre humanité.
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