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patriarcat, politique

Entretien avec Christine Delphy [2002]


source: http://1libertaire.free.fr/Delphy14.html

Militante et théoricienne féministe, coprésidente de la Fondation Copernic, Christine Delphy dirige la revue Nouvelles Questions féministes. Elle a fait partie des premières chercheuses en France à avoir soulevé la question du travail domestique comme l’une des bases fondamentales de « l’oppression spécifique des femmes » (travail synthétisé dans L’Ennemi principal, tome 1 : « Economie politique du patriarcat »). Dans le second tome de L’Ennemi principal, « Penser le genre », elle présente une analyse matérialiste de la société dans ses rapports sociaux et politiques, importante pour la compréhension de toutes les oppressions, notamment celle des femmes, fondamentale pour tout projet d’émancipation.

 

– En quoi le travail domestique est-il la base matérielle de l’oppression des femmes ?

Christine Delphy – Le travail domestique extorqué d’une façon gratuite, non rémunéré, c’est le but poursuivi par la discrimination des femmes sur le marché du travail. La plupart des femmes travaillent pour des salaires tellement inférieurs à ceux des hommes et surtout tellement insuffisants que de facto, dans le couple, non seulement elles sont dépendantes de leur conjoint mais leur exploitation sur le marché du travail est redoublée par l’extorsion du travail domestique. Mon interprétation, c’est que la discrimination sur le marché du travail a pour origine, pour cause ultime, l’extorsion du travail domestique gratuit. Et dans la mesure où ce double système les rend dépendantes, c’est bien la base de toutes les autres oppressions.

Quel jugement portez-vous sur les récentes politiques publiques vis-à-vis des femmes, axées sur l’idée de « conciliation » entre le travail et la famille, notamment à travers la mise en place des « bureaux des temps » ?

C. Delphy – Les politiques visant à « concilier » travail et famille ne font que perpétuer cette oppression. C’est faire en sorte que les femmes puissent continuer à travailler gratuitement dans la famille tout en étant sous-payées sur le marché du travail, sans toucher à la division du travail entre les femmes et les hommes. Ce n’est pas une division technique du travail. D’un côté, on a des hommes qui sont payés pour leur travail (tout en subissant l’exploitation capitaliste), de l’autre, des femmes qui subissent une surexploitation sur le marché du travail en même temps qu’une autre exploitation totale : le travail domestique n’est pas sous-payé, il n’est pas payé du tout. Ces politiques publiques sont une façon d’échapper à la question centrale pour la libération des femmes et pour l’égalité entre les femmes et les hommes qui est le partage de tout, y compris les tâches domestiques. De véritables politiques publiques se pencheraient sur des mesures fiscales, par exemple l’abolition du quotient conjugal, des avantages donnés aux jeunes mariés quand la femme ne travaille pas, des mesures dans le domaine de la Sécurité sociale comme le système d’ayant-droit, etc. : autant de mesures qu’il faudrait abolir parce qu’elles donnent des primes aux ménages pour perpétuer cette division du travail dans laquelle les femmes font tout le travail domestique.

Dans votre dernier livre, vous affirmez que « le genre crée le sexe ». Qu’entendez-vous par là ?

C. Delphy – Le genre, c’est ce que l’on pourrait appeler le « sexe social », c’est-à-dire tout ce qui est social dans les différences constatées entre les femmes et les hommes, dans les divisions du travail ou dans les caractères qu’on attribue à l’un ou l’autre sexe. Comme on a constaté qu’ils varient d’une société à l’autre (la division du travail n’est pas la même, les femmes faisant dans certaines sociétés ce que les hommes font dans d’autres), on en a conclu qu’il y avait un aspect variable des sexes, un aspect construit socialement que l’on appelle le « Genre ».

Ma théorie, que je partage avec d’autres, est que l’ensemble de ce que sont et de ce que font les femmes et les hommes, et qui paraît spécifique à chaque sexe, est en fait entièrement social. C’est cette division du travail entre ces deux populations, et plus généralement cette division faite entre deux parties de la population, de façon absolue – tant dans la pratique que dans le discours -, qui conduit à percevoir ces deux classes – ou castes (il y a des éléments des deux systèmes dans le système de genre) – comme deux sous-espèces différentes en tout ; et c’est bien là le but recherché, car cela justifie absolument la division du travail hiérarchique et la hiérarchie tout court. L’établissement de deux classes de population nécessite qu’on trouve des traits physiques qui puissent servir à les distinguer, et évidemment on les trouve : il n’est pas difficile de faire des catégories « physiques » de gens. Pour autant, les traits physiques dits « de sexe » ne sont pas en eux-mêmes plus importants que d’autres traits physiques qui distinguent chaque individu de tous les autres. Mais comme ceux-là marquent – et justifient dans l’idéologie – une différence sociale fondamentale, ils prennent une importance démesurée dans les cultures patriarcales. Les mouvements différentialistes pensent que la différence la plus importante entre les humains, c’est la différence dite sexuelle, et qu’à cette différence correspondent des différences de tempérament, de psychologie, d’aptitudes qu’il faut valoriser de la même manière lorsqu’il s’agit des hommes ou des femmes. Comme s’il s’agissait d’une espèce différente ou d’une culture différente. C’est une approche que l’on pourrait dire multiculturaliste. Si on adaptait ce schéma à la lutte des classes, dans le courant différentialiste on voudrait rendre les ouvriers plus heureux, tandis que dans le courant constructiviste on voudrait abolir les classes.

Propos recueillis par Pauline Terminière

Tiré de Rouge (hebdo de la LCR, section française de la Quatrième Internationale)

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