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Quelques questions sur le mouvement gay et lesbien par Pierre Bourdieu [1998]

Quelques questions sur le mouvement gay et lesbien

Le mouvement gay et lesbien pose, à la fois tacitement, par son existence et ses actions symboliques, et explicitement, par les discours et les théories qu’il produit ou auxquels il donne lieu, un certain nombre de questions qui sont parmi les plus importantes des sciences sociales, et, pour certaines, tout à fait nouvelles1. Ce mouvement de révolte contre une forme particulière de violence symbolique, outre qu’il fait exister des objets d’analyse nouveaux, met en question très profondément l’ordre symbolique en vigueur et pose de manière tout à fait radicale la question des fondements de cet ordre et des conditions d’une mobilisation réussie en vue de le subvertir.

La forme particulière de domination symbolique dont sont victimes les homosexuels, frappés d’un stigmate qui, à la différence de la couleur de la peau ou de la féminité, peut être caché (ou affiché), s’impose à travers des actes collectifs de catégorisation qui font exister des différences significatives, négativement marquées, et par là des groupes, des catégories sociales stigmatisées. Comme dans certaines espèces de racisme, elle prend en ce cas la forme d’un déni d’existence publique, visible. L’oppression comme « invisibilisation » se traduit par un refus de l’existence légitime, publique, c’est-à-dire connue et reconnue, notamment par le droit, et par une stigmatisation qui n’apparaît jamais aussi clairement que lorsque le mouvement revendique la visibilité. On le rappelle alors explicitement à la « discrétion » ou à la dissimulation qu’il est ordinairement obligé de s’imposer.

Parler de domination ou de violence symbolique, c’est dire que, sauf révolte subversive conduisant à l’inversion des catégories de perception et d’appréciation, le dominé tend à prendre sur lui-même le point de vue dominant : à travers notamment l’effet de destin que produit la catégorisation stigmatisante et en particulier l’insulte, réelle ou potentielle, il peut être ainsi conduit à s’appliquer et à accepter, contraint et forcé, les catégories de perception droites (straight, par opposition à crooked, tordu, comme dans la vision méditerranéenne), et à vivre dans la honte l’expérience sexuelle qui, du point de vue des catégories dominantes, le définit, balançant entre la peur d’être perçu, démasqué, et le désir d’être reconnu des autres homosexuels.

La particularité de cette relation de domination symbolique, c’est qu’elle est liée non aux signes sexuels visibles mais à la pratique sexuelle. La définition dominante de la forme légitime de cette pratique comme rapport de domination du principe masculin (actif, pénétrant) sur le principe féminin (passif, pénétré) implique le tabou de la féminisation sacrilège du masculin, c’est-à-dire du principe dominant, qui est inscrite dans la relation homosexuelle. Attestation de l’universalité de la reconnaissance accordée à la mythologie androcentrique, les homosexuels eux-mêmes, bien qu’ils en soient, avec les femmes, les premières victimes, s’appliquent souvent à eux-mêmes les principes dominants : comme les lesbiennes elles-mêmes, ils reproduisent souvent, dans les couples qu’ils constituent, une division des rôles masculins et féminins peu faite pour les rapprocher des féministes (toujours prêtes à suspecter leur complicité avec le genre masculin auquel ils appartiennent, même s’il les opprime), et ils portent parfois à l’extrême l’affirmation de la virilité dans sa forme la plus commune, sans doute en réaction contre le style « efféminé », autrefois dominant.

Inscrites à la fois dans l’objectivité, sous la forme de divisions instituées, et dans les corps, sous la forme d’un rapport de domination somatisé (qui se trahit dans la honte), les oppositions parallèles qui sont constitutives de cette mythologie structurent la perception du corps propre et des usages, sexuels notamment, qui en sont faits, c’est-à-dire à la fois la division sexuelle du travail et la division du travail sexuel. Et c’est peut-être parce qu’elle rappelle de manière particulièrement aiguë le lien qui unit la sexualité au pouvoir, donc à la politique (en évoquant par exemple le caractère monstrueux, parce que doublement « contre nature », que revêt, en nombre de sociétés, l’homosexualité passive avec un dominé), que l’analyse de l’homosexualité peut conduire à une politique (ou une utopiede la sexualité visant à différencier radicalement le rapport sexuel d’un rapport de pouvoir.

Mais, faute de vouloir ou de pouvoir se donner pour objectif une telle subversion radicale des structures sociales et des structures cognitives qui devrait mobiliser toutes les victimes d’une discrimination à base sexuelle (et, plus généralement, tous les stigmatisés), on se condamne à s’enfermer dans une des antinomies les plus tragiques de la domination symbolique : comment se révolter contre une catégorisation socialement imposée sinon en s’organisant en une catégorie construite selon cette catégorisation, et en faisant ainsi exister les classifications et les restric‑tions auxquelles elle entend résister (au lieu par exemple de combattre pour un ordre sexuel nouveau dans lequel la distinction entre les différents statuts sexuels serait indifférente) ? Le mouvement qui a contribué à rappeler que, comme la famille, la région, la nation ou toute autre entité collective, le statut de gay ou de lesbienne n’est rien qu’une construction sociale, fondée sur la croyance, peut-il se contenter de la révolution symbolique capable de rendre visible, connue et reconnue, cette construction, de lui conférer l’existence pleine et entière d’une catégorie réalisée en inversant le signe du stigmate pour en faire un emblème – à la façon de la gay pride comme manifestation publique, ponctuelle et extra-ordinaire de l’existence collective du groupe invisible ? D’autant que, en faisant apparaître le statut de « gay » ou de « lesbienne » comme une construction sociale, une fiction collective de l’ordre « hétéronormatif », qui s’est d’ailleurs construit en partie contre l’homosexuel, et en rappelant la diversité extrême de tous les membres de cette catégorie construite, le mouvement tend (c’est une autre antinomie) à dissoudre en quelque sorte ses propres bases sociales, celles-là mêmes qu’il doit construire pour exister en tant que force sociale capable de renverser l’ordre symbolique dominant et pour donner de la force à la revendication dont il est porteur.

Et doit-il aller jusqu’au bout de son action revendicatrice (et de sa contradiction) en demandant à l’État de conférer au groupe stigmatisé la reconnaissance durable et ordinaire d’un statut public et publié, par un acte solennel d’état civil ? Il est vrai en effet que l’action de subversion symbolique, si elle veut être réaliste, ne peut s’en tenir à des ruptures symboliques – même si, comme certaines provocations esthètes, elles sont efficaces pour mettre en suspens les évidences. Pour changer durablement les représentations, elle doit opérer et imposer une transformation durable des catégories incorporées (des schèmes de pensée) qui, au travers de l’éducation, confè‑rent le statut de réalité évidente, nécessaire, indiscutée, naturelle, dans les limites de leur ressort de validité, aux catégories sociales qu’elles produisent. Elle doit demander au droit (qui, le mot le dit, a partie liée avec le straight…) une reconnaissance de la particularité qui implique son annulation : tout se passe en effet comme si les homosexuels qui ont dû lutter pour passer de l’invisibilité à la visibilité, pour cesser d’être exclus et invisibilisés, visaient à redevenir invisibles, et en quelque sorte neutres et neutralisés par la soumission à la norme dominante2. Et il suffit de penser à toutes les contradictions qu’implique la notion de « soutien de famille » lorsqu’elle s’applique à l’un des membres d’un couple homosexuel pour comprendre que le réalisme qui porte à voir dans le contrat d’union civile le prix à payer pour « rentrer dans l’ordre » et obtenir le droit à la visibilité invisible du bon soldat, du bon citoyen ou du bon conjoint, et, du même coup, à une part minimale des droits normalement impartis à tout membre à part entière de la communauté (comme les droits de succession), ait peine à justifier complètement, pour nombre d’homosexuels, les concessions à l’ordre symbolique qu’implique un tel contrat, comme le postulat du statut dépendant d’un des membres du couple. (Il est remarquable que, comme pour minimiser l’inconséquence qui résulte du maintien de la différence, voire de la hiérarchie, au sein de couples issus de la transgression scandaleuse de la frontière sacrée entre le masculin et le féminin, les associations d’homosexuels des pays nordiques qui ont obtenu la reconnaissance de l’union civile des homosexuel(le)s aient choisi, comme l’observe Annick Prieur3, de mettre en avant des couples de quasi-jumeaux ne présentant aucun des signes propres à rappeler cette division, et l’opposition actif/passif qui la sous-tend.)

Est-il possible de convertir l’antinomie en alternative susceptible d’être maîtrisée par un choix rationnel ? La force de l’orthodoxie, c’est-à-dire de la doxa droite et de droite qu’impose toute espèce de domination symbolique (blanche, masculine, bourgeoise), c’est qu’elle constitue les particularités issues de la discrimination historique en dispositions incorporées revêtues de tous les signes du naturel ; ces dispositions, le plus souvent si profondément ajustées aux contraintes objectives dont elles sont le produit qu’elles impliquent une forme d’acceptation tacite de ces contraintes (avec par exemple la ghettoïsation comme «amour du ghetto »), sont vouées à apparaître soit, lorsqu’elles sont attachées aux dominants, comme des attributs non marqués, neutres, universels, c’est-à-dire à la fois visibles, distinctifs, et invisibles, non marquées, « naturelles » (la « distinction naturelle »), soit, lorsqu’elles sont attachées aux dominés, comme des « différences », c’est-à-dire comme des marques négatives, des manques, voire des stigmates, demandant justification. Elle donne ainsi une base objective, et une efficacité redoutable, à toutes les stratégies de l’hypocrisie universaliste qui, renversant les responsabilités, dénonce comme rupture particulariste ou « communautariste » du contrat universaliste toute revendication de l’accès des dominés au droit et au sort commun : en effet, c’est paradoxalement quand ils se mobilisent pour revendiquer les droits universels qui leur sont en fait refusés que l’on rappelle les membres des minorités symboliques à l’ordre de l’universel ; on ne condamnera jamais aussi violemment le particularisme et le « communautarisme » du mouvement gay et lesbien qu’au moment même où, avec le contrat d’union sociale notamment, il demande que la loi commune soit appliquée aux gays et aux lesbiennes (qui sont doublement dominées, même au sein d’un mouvement comportant 90 % de gays et 10 % de lesbiennes et marqué par une forte tradition masculiniste).

Comment donc contrecarrer l’universalisme hypocrite sans universaliser un particularisme ? Comment, en termes plus réalistes, c’est-à-dire plus directement politiques, éviter que les conquêtes du mouvement n’aboutissent à une forme de ghettoïsation ? Du fait qu’il est fondé sur une particularité du comportement qui n’implique pas et n’entraîne pas nécessairement des handicaps économiques et sociaux, le mouvement gay et lesbien rassemble des individus qui, quoique stigmatisés, sont relativement privilégiés, notamment du point de vue du capital culturel, qui constitue un atout considérable dans les luttes symboliques. Or l’objectif de tout mouvement de subversion symbolique est d’opérer un travail de destruction et de construction symbolique visant à imposer de nouvelles catégories de perception et d’appréciation, de manière à construire un groupe ou, plus radicalement, à détruire le principe de division même selon lequel sont produits et le groupe stigmatisant et le groupe stigmatisé. Ce travail, les homosexuels sont particulièrement armés pour le réaliser et ils peuvent mettre au service de l’universalisme, notamment dans les luttes subversives, les avantages liés au particularisme.

Cela dit, ultime difficulté, le mouvement ayant cette particularité, comme le mouvement féministe, de rassembler des agents dotés d’un fort capital culturel, il est voué à rencontrer, sous une forme particulièrement aiguë, le problème de la délégation à un porte-parole, capable de faire le groupe en l’incarnant et en l’exprimant, et, comme certains mouvements d’extrême gauche, il tend à s’atomiser en sectes engagées dans des luttes pour le monopole de l’expression publique du groupe. Si bien que l’on peut se demander si la seule manière, pour un tel mouvement, d’échapper à une ghettoïsation et à un sectarisme qui se renforcent mutuellement n’est pas de mettre les capacités spécifiques qu’il doit à la combinaison relativement improbable d’une forte disposition subversive, liée à un statut stigmatisé, et d’un fort capital culturel au service du mouvement social dans son ensemble ; ou, pour sacrifier un instant à l’utopisme, de se placer à l’avant-garde, au moins sur le plan du travail théorique et de l’action symbolique (où certains groupes homosexuels sont passés maîtres), des mouvements politiques et scientifiques subversifs, mettant ainsi au service de l’universel les avantages particuliers qui distinguent les homosexuels des autres groupes stigmatisés.

1. Dans ce texte dont j’avais présenté une première esquisse dans une rencontre consacrée aux recherches sur les gays et les lesbiennes, je parlerai seulement du « mouvement », sans prendre parti sur la relation, très complexe, que les différents groupes, collectifs et associations qui l’animent entretiennent avec la (ou les) « collectivité(s) » ou « catégorie(s) » – plutôt que « communauté(s) » – des gays ou des lesbiennes, elle(s)-même(s) très difficile(s) à définir (faut-il prendre pour critère les pratiques sexuelles – mais déclarées ou cachées, effectives ou potentielles –, la fréquentation de certains lieux, un certain style de vie ?).

2. La contradiction structurale qui est à leur principe condamne les mouvements issus des groupes dominés et stigmatisés à un tel balancement entre l’invisibilisation et l’exhibition, entre l’annulation et la célébration de la différence, qui fait que, comme aussi le mouvement des Civil Rights ou le mouvement féministe, ils adoptent selon les circonstances l’une ou l’autre stratégie en fonction de la structure des organisations, de l’accès à la politique et des formes d’opposition rencontrées (M. Bernstein, « Celebration and Suppression : The Strategic Uses of Identity by the Lesbian and Gay Movement », American Journal of Sociology, 103, November 1997, p. 531-565).

3. A. Prieur, R. S. Halvorsen, « Le droit à l’indifférence : le mariage homosexuel », Actes de la recherche en sciences sociales, 113, 1996, p. 6-15.

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