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philosophie, politique

Hypothèses concernant les relations de l’Etat dit libéral et de l’Etat fasciste par François Châtelet [1975]

Le texte qui suit est moins qu’un résumé : c’est la présentation schématique, non-élaborée d’une intervention que j’avais le projet de faire dans le groupe de travail sur le fascisme organisé par Maria A. Macciochi à l’université de Paris-VIII au printemps 1975. Des circonstances indépendantes de ma volonté ne m’ont permis ni d’approfondir ce projet ni de le réaliser. Je me résous toutefois à en livrer l’esquisse qui, malgré ses insuffisances – ou peut-être à cause d’elles – peut ouvrir un champ de discussion intéressant.

Il faut préciser immédiatement que les hypothèses proposées ici ne prétendent aucunement contribuer à l’analyse des causes réelles, historiques – événementielles ou profondes – de l’Etat fasciste. Elles portent seulement sur les idées qui ont été utilisées, soit pour promouvoir soit pour organiser soit pour légitimer celui-ci. Elles concernent donc les raisons du fascisme (et, par conséquent, écartent toutes les assimilations dont sont coutumières les diverses philosophies de l’histoire, entre cause et raison). Elles présentent simultanément une conception de l’Etat dit libéral (ou démocratique bourgeois). De ce fait elles contredisent à une théorie commode et fort répandue actuellement dans la Science politique selon laquelle il est juste de distinguer deux domaines : l’économique – où s’opposent Etats socialistes et Etats libéraux – et le politique où s’opposent Etats autoritaires et Etats démocratiques. Elles posent donc à la fois une question méthodologique et une question phénoménologique (qui ne seront pas abordées ici).

Première hypothèse : L’Etat fasciste (dont l’Italie Mussolinienne, l’Allemagne Hitlérienne, l’Espagne franquiste, le Brésil contemporain, le Chili de Pinochet, ont été ou sont les expressions les plus pures, les plus démasquées) est une modalité de l’Etat libéral. Cette hypothèse est banale, mais dans les deux sens du terme : banale, parce que maintes fois développée, par les marxistes en particulier, et essentielle, parce qu’elle constitue une pierre de touche selon la signification et le contenu que l’on donne précisément au terme de modalité.

Deuxième hypothèse : Modalité est pris ici dans son sens courant de manière d’être qui correspond adéquatement à l’essence, mais qui ne l’épouse pas, dans la mesure où celle-ci peut s’exprimer selon une autre manière d’être qui lui est tout aussi adéquate (cette hypothèse sera montrée dans la septième hypothèse).

Troisième hypothèse : Pour préciser cette relation (de l’Etat libéral à sa modalité fasciste), il convient d’analyser plus précisément les faisceaux d’idées qui ont été utilisées pour promouvoir et pour légitimer l’Etat libéral. Il apparaît que ce dernier a une double racine que l’on peut repérer par référence, d’une part à la pensée politique libérale classique, d’autre part, à la théorie hégélienne de l’Etat.

Quatrième hypothèse : La première racine ne porte pas de problèmes spécifiques, sinon ceux qui sont inhérents à la transmission des idées politiques et de leur force propre. Des penseurs contemporains de la Révolution Française aux critiques classiques actuels en passant par Marx (cf. entre autres La question juive), on est unanime à reconnaître l’importance des théoriciens dits du droit naturel et singulièrement de John Locke dans son Deuxième traité du Gouvernement civil, dont certaines phrases sont littéralement reprises dans les deux Déclarations des Droits de l’Homme, l’américaine et la française.

Cinquième hypothèse : La seconde racine, la théorie de l’Etat exposée par Hegel en 1821 dans ses Principes de la philosophie du droit est, en général, méconnue dans les analyses de langue française. Les raisons de cette méconnaissance sont nombreuses ; la plupart tiennent au fait qu’on ne veut voir en Hegel que le représentant de l’Etatisme alors qu’il est aussi le défenseur d’une sorte de monarchie constitutionnelle, position qui est, pour l’époque, en Allemagne libérale voire progressiste (Marx et Engels se s’y sont pas trompés ; cf. sur ce point, E. Weil Hegel et l’Etat et E. Fleischmann La philosophie politique de Hegel). La question historique à éclaircir ici est celle de la filiation, du glissement d’idées qui a permis le passage de l’hégélianisme orthodoxe, libéral, au bismarckisme autoritaire, par l’intermédiaire peut-être de Lassalle et de son idée d’Etat ouvrier allemand, et comment la théorie hégélienne a pu servir de fondement à la social-démocratie allemande contemporaine, bourgeoise et démocratique (cf. les recherches d’Ingolf Diener sur ce sujet, Critique de la conception de l’Etat chez Hegel, théoricien mal connu de la social-démocratie, mémoire de maîtrise de philosophie soutenue à Paris-VIII, en mai 1975, inédit).

Sixième hypothèse : l’Etat libéral actuel n’est pas seulement selon la terminologie platonicienne un mélange, c’est-à-dire une confusion, ou un mixte, c’est-à-dire une combinaison de ces deux racines considérées comme étant de même nature et de même niveau. Disons, pour conserver le vocabulaire philosophique, que les Etats libéraux d’aujourd’hui en situation d’équilibre relatif (c’est-à-dire de crise relative), que les penseurs défendant le libéralisme politique classique utilisent, pour légitimer le statu quo, l’Etat contractuel tel qu’il est décrit par Locke comme correspondant aux droits naturels de l’homme (en tenant compte des transformations techniques de la propriété et du travail qui ont pu survenir depuis la fin du XVII siècle : cf. E. Faure, Pour un nouveau contrat social et de K. Schumacher « Der Kampf um den Staats gedanken in der deutschen Sozialdémokratie ») ; cet Etat est le phénomène, l’apparence du libéralisme. Mais en même temps, il est reconnu que la pratique de ces Etats empiriques, c’est-à-dire leur essence, emprunte à la conception hégélienne revue et corrigée par le bismarckisme (ou, au moins, par Keynes).

Septième hypothèse : Il est de la nature de l’Etat libéral depuis qu’il a été prévu ou réalisé, d’avoir pour phénomène, pour apparence, la démocratie formelle assurée par l’association libre des propriétaires passant contrat et louant librement le travail de travailleurs libres (et le droit public et privé réglant cette organisation) et pour pratique, pour essence l’intervention de l’Etat, arbitre en dernier ressort, tel que le conçoit Hegel avec modération, et les gouvernements contemporains avec rigueur (l’armée et la police imposant cet ordre).

Huitième hypothèse : L’apparence et l’essence ne sauraient être indépendantes. L’apparence est nécessairement apparence de l’essence et l’essence, essence de l’apparence. Le rapport de l’une à l’autre est une question de jeu au sens que mécaniciens et bricoleurs donnent à ce dernier terme. Et le jeu est lui-même affaire de circonstance, c’est-à-dire d’appariement entre les moyens dont on dispose, le but visé, le maintien et le renforcement du pouvoir actuel. Cependant la nécessité demeure, tout Giscard veut son Chirac, et tout Chirac son Giscard (pour ne prendre que cet exemple, médiocre à tout point de vue).

Neuvième hypothèse : l’idée d’un Etat libéral qui se réduirait à sa seule apparence, à son seul fonctionnement démocratique est contradiction, car la libre association des propriétaires implique au moins une pratique autoritaire, comme le montre clairement Locke : le droit et le devoir de punir. Il est probable qu’une organisation politique pleinement démocratique ne saurait être un Etat.

Dixième hypothèse : l’Etat fasciste est l’Etat libéral réduit à sa seule essence : une association de propriétaires qui, soit directement soit indirectement, ne se donne plus la peine de cacher, ou ne peut plus masquer en raison des circonstances ses pratiques foncièrement autoritaires. Dans cette perspective toute atteinte aux apparences « démocratiques », toute réduction des libertés, seraient-elles formelles, toute restriction aux droits naturels (quoi qu’il faille penser de cette notion) sont à considérer comme des indices importants de fascisation du régime.

Pour en terminer avec cette esquisse et en rappelant à la fois son champ volontairement limité et son caractère hypothétique, on peut signaler qu’elle pose deux problèmes sur lesquels il serait important de s’interroger aujourd’hui :

–          Le premier concerne la tendance actuelle, typiquement hégélienne, de substituer aux organismes traditionnels de l’Etat bourgeois (du type « Chambre des Députés ») des lieux de tractations, plus ou moins secrets, où discutent des pouvoirs constitués, technocrates, techniciens, représentants des appareils. Cette substitution n’est-elle pas une nouvelle apparence que se donne le pouvoir (ou les pouvoirs) ?

–          Le second porte sur le type spécifique de légitimation de l’essence, c’est-à-dire de la pratique autoritaire, des Etats dits socialistes. Une étude des rapports enter apparence (par exemple, les constitutions, le droit public et privé) et essence donnerait probablement des résultats surprenants théoriquement (et historiquement connus).

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