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patriarcat, politique, psychanalyse

Le sexuel dans « l’institution féministe » par Annalisa Scalco

Repris avec quelques réserves

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Il semble que l’impératif catégorique : « Joue au Phallus ! » scande la représentation de la lutte éternelle entre les deux (supposés) sexes. Cette formulation n’a pas été mise en question par les féministes en général, qui misent parfois sur ce « au » pour un recyclage du pouvoir à l’intérieur de la machine ségrégative elle-même. Par exemple, affirmer qu’il y a une autre logique dont l’ensemble des femmes est dépositaire et qu’une particularité de l’homme est de ne pas entendre cette logique, voilà qui peut proposer à nouveau un enchaînement de propositions dont le facteur commun est que l’on peut s’emparer du phallus. C’est là une méconnaissance concernant la tâche impossible de la parole, à savoir qu’il n’y a pas de bouchon d’oreilles pouvant empêcher qu’elle soit écoutée là où ça écoute et où il arrive qu’un homme et une femme se produisent comme effet.

Faire de la politique de façon différente, dénoncer la contradiction entre public et privé, créer un espace pour la parole, se réapproprier son propre corps, ce sont souvent là les points clef du « discours féministe » qui deviennent des slogans, et bien qu’ils en disent de moins en moins, on a besoin de croire de plus en plus. Il me semble que l’impasse du discours réside dans la croyance des femmes, ou mieux, dans ce qui les fixe en tant que telles, d’avoir à tout prix besoin d’une identité leur permettant d’entrer dans l’Histoire où elles pourront affronter, munies de tous les droits d’un phallus, l’autre phallus, Moloch aux pieds d’argile, présomptueusement érigé par l’homme. Des croyances de ce genre se sont concrétisées en propositions politiques, comme par exemple le salaire pour le travail domestique. On lit dans un livre du collectif international féministe : « Lorsque le capital enleva aux femmes le travail à l’extérieur et le salaire, et qu’il les destina à travailler à la maison, mais cette fois gratuitement, le rapport entre les femmes et le capital changea radicalement. De direct qu’il était, il devint médiat à travers les hommes. Et ce fut essentiellement cette « médiation » qui permit au capital de continuer à exister, et de mystifier le rapport réel qu’il avait dès lors instauré avec nous, femmes : le non-salaire. A ce moment-là les hommes – précisément sur la base de leur salaire – pouvaient lutter à la première personne, en leur nom et sur leurs intérêts, en un mot « comme des individus ». Mais pour nous, femmes sans salaire depuis lors, et encore aujourd’hui, notre rapport au capital reste « médiat », à travers les hommes, de la même façon que nos luttes contre le capital restent médiates, à travers les intérêts des hommes. Le seul moyen de nous poser comme individus, c’est-à-dire de lutter jusqu’au bout en notre nom et pour nos intérêts, c’est de détruire cette médiation sur laquelle s’appuie tout le système capitaliste. »[1]

Il me semble que cela dit un fantasme de scène primaire du capitalisme : le salaire comme marque de la castration garantirait l’accès au symbolique ; ainsi se structurerait l’équivalence salaire=individu, ce qui permettrait la syndicalisation du travail domestique, la possibilité pour les femmes de gérer leurs intérêts « à la première personne et en leur nom ». La femme présiderait donc à la gestion familialiste de la castration en tant que subalterne au nom du père (le capital). En ce sens le travail domestique, en termes marginalistes, est une économie fermée, c’est-à-dire séparée de la sphère de la production d’une valeur. Alors l’économie domestique du travail familial se produit comme moment extérieur, férial, indispensable à la circulation sociale du nom ; la production, comme moment férié, garantit donc l’égalité face au capital, les femmes tout comme les fous pourront se former dans l’action, prendre conscience des contradictions, elles pourront jouir du Nom.

Ici se pose le problème de la femme-marchandise échangeable entre groupes d’hommes. Il est indéniable que la femme ait fonctionné comme telle, mais se borner à une critique concernant la sphère de la circulation et celle de la consommation, ce serait rester à l‘intérieur de l’économie politique bourgeoise, pré-marxiste. Il ne s’agit pas d’amélioration ou de changement à l’intérieur de ces sphères, mais de voir comment elles sont reliées au mécanisme de production.

Donc, en partant de l’analyse que Marx fait de la marchandise, il faut préciser que, si la valeur d’échange cristallise, en tant que « valeur », forme, le travail particulier, pratique, en travail abstraitement humain, l’autre versant de la marchandise, la valeur d’usage, est le support nécessaire du processus de marchandisation. Pour qu’un produit soit échangeable, il doit être valeur d’usage social pour autrui. La valeur d’usage, « corps de la marchandise », ne renvoie donc à aucun naturel à dégager, par conséquent il n’y a rien de très révolutionnaire dans le fait que des corps circulent de façon différente ; bien sûr, cela peut être une provocation politique, mais elle finit par rester dans le champ de la transgression, et donc par être parfaitement récupérable par un système qui, méconnaissant la différence entre corps et matière (dimension de l’inconscient), fait appel à l’identité de ces deux termes, posant le sexe comme déjà donné.

Il s’agit alors d’après ces idées, d’avoir accès à son propre corps, de l’essayer, de s’en approprier au fond, en confirmant à nouveau la logique d’identité, sans laquelle il n’y a pas de possibilité d’échange. A chacun son sexe. Avec pour conséquence l’impasse de ces pratiques, même subversives, qui partent de la croyance que l’argent aussi bien que le phallus sont la cause, et ne considèrent pas que les deux sont les effets de la division du travail et de la différence sexuelle donnée comme division des sexes.

Mais une pratique dans un collectif féministe est une chose bien différente de l’adhésion à son programme. Une fois relégués dans les rencontres générales les problèmes de tactique et de stratégie, on se retrouve dans les petits groupes d’auto-conscience pour parler des expériences les plus personnelles, celles dont on parle à peine avec soi-même. Et voilà que l’on se trouve face à la tâche absurde de la narration et à qui s’y tient plus ou moins. Parfois les représentations se succèdent rapides, pressantes, les heures passent, pleines : finalement tout se dit ! Parfois le mécanisme se fêle, il y a un silence, ça continue, on propose quelque chose, on lance une plaisanterie qui tombe à plat ; comment faire pour remplir ce vide ? On ne l’avait pas prévu si long, si impossible ; pourtant on est entre femmes, il n’y a pas d’Homme qui arrache la parole. Il suffit qu’un silence s’interpose pour que l’intolérance envers les autres se devine ou éclate, là où désormais ce féminin ne garantit plus une jouissance certaine, aucune heureuse découverte « commune ».

Et voilà que le cercle vicieux qui se constitue dans la tentative de donner un fondement à sa propre sexualité et qui, dernièrement, s’est mesuré aussi à la théorie analytique, se resserre comme un nœud coulant autour de l’espace d’une production théorique ; comme l’avait dit Freud dans un article de 1931 : « L’utilisation de l’analyse comme arme de controverse ne peut mener clairement à une décision »[2]. Il semble donc que l’acharnement à la polémique, elle-même étant déjà parfois le fruit d’une logique procédant par oppositions binaires, empêche les femmes de réfléchir davantage sur les écrits où Freud parle de l’envie du pénis. Il ne donne jamais ce sentiment comme fondant, comme marque d’un manque primaire où se coaguleraient les sens biologique, sociologique et psychologique. Plus exactement ces différents sens glissent entre eux, sans qu’il soit possible de les faire correspondre, il y a toujours un en plus ou en moins, bref un reste ne permettant pas qu’un homme ou une femme soient rapportables au calcul.

« Il faut bien se rendre compte que les concepts « masculin » et « féminin » qui, pour l’opinion courante, se semblent présenter aucun équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. « Masculin » et « féminin » peuvent être l’équivalent « d’activité » ou « passivité » ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme « masculine ». En effet, la pulsion est toujours active, même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes « masculin » et « féminin » se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. « Masculin » et « féminin » indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. […] Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes « masculin » et « féminin », il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques »[3].

On peut remarquer que Freud ne nie pas qu’il y ait des individus masculins ou féminins, qu’il y ait des conséquences, comme il le dit dans un de ses articles, due à la différence anatomique des sexes, mais il n’a jamais dit qu’inévitablement, pour chaque sexe, l’histoire soit déjà marquée dès la naissance. Sa pratique témoigne précisément de la particularité de toute histoire, de la possibilité nulle d’une différence sexuelle dans l’enfance.

« La psychanalyse nous apprend à nous arranger de l’existence d’une seule libido qui du reste connaît des buts – c’est-à-dire des modes de satisfaction – actifs et passifs. C’est en cette contradiction et, avant tout, en l’existence de tendances libidinales ayant des buts passifs que réside le reste du problème »[4].

Il me semble que l’aphasie d’écoute comme symptôme historique structurant l’équivalence pénis-phallus ré- propose la sexualité en termes de génitalité et dispose les femmes à être des vestales de la logique. En effet, en se posant comme le dernier terme qui fonde un nouvel enchaînement interprétatif, elles se trouvent à jouer le vieux rôle de l’avant-garde et à coaguler le divers en projet.

Mais en relançant la primauté logique de la forme comme principe auquel la femme n’a jamais eu accès dans la culture occidentale, et auquel elle entend maintenant participer, se joue un excès, une caricature de la forme même : l’hystérie qui travaille tout le programme féministe a souligné la parité comme moment fondamental de l’éducation, de la normativité de la castration, de la mystique dérivant inévitablement du fait de poser entre les hommes et les femmes la barre de la différence sexuelle qui est propre à la matière du langage.


[1] Les ouvrières de la maison, sous la direction du Collectif International Féministe, p. 27

[2] S. Freud, Sur la sexualité féminine (1931), in La Vie sexuelle, P.U.F., Paris, 1973, p. 145

[3] S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, Paris, 1962, p. 184 (note ajoutée en 1915)

[4] S. Freud, Sur la sexualité féminine (1931), in La Vie sexuelle, P.U.F., Paris, 1973, p. 152

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