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philosophie, politique

Préface à « Que sont mes amis devenus? » de Bruno Giorgini par Félix Guattari [1978]

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Je dois à un juge bolognais, que certains disent un peu fou, de faire partie d’une nouvelle famille. Une famille comme il s’en forme aujourd’hui de nombreuses à travers le monde à l’occasion de rencontres et d’épreuves de toutes sortes. Durant quelques mois, un certain nombre d’Italiens se sont, en effet, réfugiés à mon domicile à Paris, pour fuir la vague de répression qui avait suivi « les événements de mars 1977 », en particulier à Bologne.

J’ai alors suivi avec eux, au jour le jour, l’évolution de la situation en Italie. J’ai immédiatement réalisé que toutes les idées que je m’étais faites à ce propos étaient à réviser sans appel. Une crise sociale de cette complexité, de cette richesse, ne se prête qu’à une interrogation passionnée, mêlée de doute, d’incertitude. Aussi suis-je encore loin d’être assuré sur mes « positions ». Et je souhaite ne l’être jamais. Mais au moins aurai-je eu le privilège de connaître un peu le « Mouvement » de l’intérieur, je veux dire de l’intérieur de la tête, de l’intérieur du désir de quelques-uns de ses protagonistes les plus vivaces.

Avec ce que la presse italienne a appelé « un groupe d’intellectuels français » (en fait, un groupe d’amis de longue date) s’est ensuite tramé le fameux complot de Bologne de septembre 1977 – c’est du moins de cette façon que le PCI devait entendre la chose. Et s’il est vrai que l’amitié procédait bien ici d’une complicité incontrôlable, au sens où l’on parlerait d’un rire incontrôlable, alors le PCI a eu raison, il y avait bien eu complot.

La grande épreuve des rencontres de Bologne étant passée, un phénomène d’une nature différente a commencé de retenir mon attention. Ce qui devenait important pour moi, c’était moins un regard français sur l’Italie, qu’un regard italien sur la France et les autres pays d’Europe. Plutôt que de considérer l’Italie comme un cas à part, attachant mais tout compte fait aberrant, ne devrions-nous pas, en effet, chercher à éclairer les autres situations sociales, politiques et économiques, plus stables en apparence, procédant d’un pouvoir étatique mieux assuré, à travers la lecture des tensions qui travaillent aujourd’hui ce pays?

D’une façon plus générale, j’en vins à me dire que les choses importantes de notre époque ne pourraient plus guère être pensées que d’une langue à une autre, tant il est vrai que les terres natales sont aujourd’hui définitivement éclatées et les puits de vérité irréversiblement pollués et macadamisés. Ce qui n’avait été qu’un accident de parcours tendait à devenir une question de méthode. Toujours passer d’une situation à une autre; dans ce monde où non seulement le marché mondial domine tout mais aussi la division internationale de la production et du contrôle social: ne jamais tenir pour exclusivement locale une problématique politique, un rapport de force, une idée, un désir, une ligne de fuite. Toujours recouper, toujours prendre du recul tout en gardant le nez collé sur l’événement.

C’est peut-être quelque chose de cette nature que les lecteurs français pourront trouver dans ce livre. Un regard italien sur les dix dernières années du « Mouvement » en France. Que sont devenu les « vieux » de 1968 ? Dans les entretiens qui composent son livre, la présence de Bruno est constante. Jamais il n’est un pur observateur. Comment en serait-il autrement lorsqu’il s’efforce de comprendre ce que fût la Gauche Prolétarienne pour les militants de l’époque, lorsqu’il découvre avec stupeur la nature du fonctionnement de cette machine dogmatique dont l’efficacité semble avoir été toute entière tournée vers l’anéantissement de l’espoir, vers la liquidation des possibilités réelles de lutte qui subsistaient alors. N’est-ce pas par un tel détour, un tel procédé, qu’un phénomène de type Brigades Rouges aura été « conjuré » en France après Mai 68? Mais alors quelle mascarade! Et en quoi cela nous mettrait-il en position aujourd’hui de donner des conseils, de prêcher la morale?

Le printemps italien semble à son déclin; Bruno a interrompu son enquête pour retourner en Italie; les dernières lignes de son livre trahissent une inquiétude qui est aussi la nôtre: que va-t-il se passer, à présent? Une longue grisaille comme celle de l’après Mai 68 français qui a déposé sur chacun de nous une imperceptible pellicule de cendres, mais qui suffit à gâcher le moindre de nos élans? Ou bien un nouveau vent de folie créatrice qui jettera les uns sur le bas-côté de la route et imposera aux autres de sortir d’eux-mêmes, de renoncer à leurs schémas rassurants et à leur sécurité à la petite semaine.

Juin 1978

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