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philosophie, politique

L’humanisme d’Emmanuel Levinas. Présence du politique avec Miguel Abensour [France-Culture]

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Miguel Abensour, vous êtes professeur de philosophie à Paris-7, comment Emmanuel Levinas considère-t-il le passage au politique ?

Miguel Abensour : Là, je crois que la question est difficile parce que d’abord – je ne vais pas le faire – mais simplement une précaution; je crois qu’il faut périodiser l’œuvre de Levinas. Je crois qu’effectivement il y a une première période, une première époque qui correspondrait à Totalité et Infini où il range le politique du côté de l’être, de l’ontologie, du côté de la guerre, la politique étant la continuation de la guerre par d’autres moyens, du côté de la rhétorique, du côté de la ruse, et au fond du côté de la totalité. Et certainement pas du côté de cette extériorité qui est tout à coup la manifestation de l’Infini. Et puis, me semble-t-il, il y a une deuxième période qui est celle que l’on voit dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, où le politique va recevoir un nouveau statut beaucoup plus complexe, dans la mesure où le politique est pensé en rapport avec la Justice.

C’est même un aspect essentiel de sa réflexion…

Abensour : Oui… Si, pour dire les choses comme ça rapidement, il y a deux sources de la pensée du politique, soit Athènes soit Jérusalem, avec la liberté d’un côté, la Justice de l’autre, mais je pense qu’il y avait déjà une critique de la liberté – ce qui ne veut pas dire une hostilité à la liberté – mais une critique de la liberté dans Totalité et Infini, et au contraire il y a une pensée de la Justice qui va introduire un nouveau rapport au politique dans cette deuxième période.

 […]

Miguel Abensour, vous trouvez qu’il y a une nouveauté du sens dans son interprétation de l’hitlérisme. Il y a à cet égard un texte qu’il avait publié en 1934, qui était intitulé quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, que vous avez fait suivre d’un essai que vous appelez Le mal élémental, tout cela ayant été édité aux éditions rivages poche petite bibliothèque, expliquez-nous cette idée du Mal élémental et de toute sa théorie sur l’hitlérisme.

Abensour: Je crois d’abord qu’il faut signaler le caractère exceptionnel de ce texte. Parce que, au fond, c’est un texte qui a été écrit à chaud, qui a été publié dans Esprit en 1934, et si l’on se réfère aux textes philosophiques à l’époque sur le nazisme, il y en a pas beaucoup. Je pense le seul texte contemporain qui mérite d’être comparé à celui de Levinas, est celui de Georges Bataille sur la structure psychologique du fascisme.

C’est-à-dire qu’il a pensé avant tout le monde le Mal hitlérien ?

Abensour: Je dirais qu’il a été un des premiers sinon le premier, d’une part à apprécier le caractère démesuré de ce qui arrivait, c’est-à-dire la catastrophe, c’est-à-dire qu’il a le premier ou l’un des premiers perçu une rupture avec l’histoire de l’Europe.

Il dit souvent que son œuvre est marquée par le pressentiment de la catastrophe.

Abensour: Alors ce qu’il y a de tout à fait nouveau dans ses réflexions sur l’hitlérisme – c’est 15 pages mais c’est 15 pages extrêmement éclairantes – c’est comment il perçoit, à partir de la phénoménologie, c’est une admirable leçon de phénoménologie ce livre sur l’hitlérisme, à partir de la phénoménologie et de ce qu’il appelle les sentiments élémentaires, un mode d’existence tout à fait particulier, de par la primauté qui est accordée par l’hitlérisme à l’expérience du corps. Et c’est ce mode d’existence qu’il appelle l’être rivé ou la valorisation de l’enchaînement, qui définit pour lui la spécificité de l’hitlérisme. Alors ce qui est tout à fait intéressant, c’est qu’il arrive à faire cela sans aucune référence idéologique, sans aucune référence sociologique, simplement justement en se servant de la phénoménologie, même de certains concepts heideggériens comme la Stimmung, la disposition affective, et en montrant que la disposition affective de l’hitlérisme, c’est la valorisation de l’enchaînement ; la valorisation de l’être rivé. Alors je crois, bien évidemment je ne veux pas du tout réduire l’œuvre de Levinas à une réaction de l’hitlérisme mais il est quand même à remarquer que un an plus tard il va écrire ce grand texte qui s’appelle De l’évasion, cette méditation qui s’appelle De l’évasion et donc je crois qu’il faut absolument lire – d’ailleurs quand j’ai travaillé sur l’hitlérisme j’en avais parlé à Emmanuel Levinas qui me disait qu’il était tout à fait d’accord – il faut lire les deux textes ensemble.

C’est ça, c’est-à-dire De l’évasion avec ce texte sur l’hitlérisme.

Abensour: Il est bien évident que la catégorie de sortie – qui n’est pas la sortie des limites de l’être comme fini, imparfait etc., mais la sortie de l’Être même – a à voir avec cette perception de l’hitlérisme comme la disposition affective de l’enchaînement et la valorisation du mode d’existence comme être rivé. Je pense que là il y a un point tout à fait central dans l’œuvre de Levinas.

Qu’est-ce qui à part cela caractérise la réflexion, pour ne pas dire la pensée politique parce que je pense qu’il n’y a pas de pensée politique chez Levinas, mais sa réflexion politique, qu’est-ce qui la caractérise encore ?

Abensour: Je crois déjà que bon… Je répondrai deux choses. La première chose, c’est ce qui va dans le sens un peu de ce que vous venez de dire, Levinas est un penseur très étrange parce que ça n’est pas un penseur du politique, ça n’est pas un philosophe politique, mais néanmoins ça me paraît un penseur très important pour penser le politique. Et l’autre chose qui me paraît définir la nouveauté de Levinas, c’est quelque chose d’extrêmement précieux aujourd’hui où l’on valorise Hobbes, comme si c’était le seul penseur à partir duquel il faut penser le politique, c’est une pensée contre Hobbes. C’est ce que j’ai appelée « l’extravagante hypothèse ». C’est-à-dire, pour dire les choses rapidement, tout le monde sait que pour Hobbes il y a un état de nature qui est la guerre de tous contre tous, qui menace l’humanité d’autodestruction, et pour mettre un terme à cette autodestruction, l’Etat est là pour limiter la violence. Alors que chez Levinas c’est cette chose qui est extravagante, qui touche à l’extravagance de la responsabilité pour l’autre, qui est une espèce d’émanation de la responsabilité pour l’autre, l’Etat serait là pour limiter le rapport infini ou la responsabilité infinie que j’ai pour autrui.

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