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philosophie

Préface de Claude Lefort aux Discours sur la première décade de Tite-Live [1980]

 discours

Machiavel est aux yeux du grand public l’auteur du Prince. En dehors de cercles d’historiens, de politologues et d’italianisants, rares sont ceux qui lisent à présent les Discours, qui en connaissent l’objet ou seulement l’existence — pour ne pas parler des Histoires florentines et de L’art de la guerre. Pendant des siècles, pourtant, cet ouvrage a été commenté, discuté, secrètement exploité, même imité. On l’a périodiquement invoqué pour opposer à la légende de l’inventeur du machiavélisme la figure « vraie » du penseur qui démontrait l’excellence des institutions libres, faisait dépendre de la puissance du peuple la grandeur de l’État, prônait la formule d’une armée composée de citoyens, affirmait la supériorité d’une monarchie régie par des lois sur la Monarchie absolue et, sur l’une et l’autre, celle d’une République bien ordonnée. Quiconque s’est intéressé à la fortune exceptionnelle de l’œuvre machiavélienne ne peut douter de l’influence qu’ont longuement exercée ses Discours sur des hommes qui cherchaient à combattre l’arbitraire, à défendre la fonction d’assemblées représentatives ou critiquaient la notion même du gouvernement d’un seul. De cette influence, on trouve les traces les plus vives en France, au cours du XVIe siècle, dans les milieux de parlementaires humanistes et de partisans de la Réforme ; en Angleterre, au XVIIe siècle, parmi les premiers théoriciens de la société civile ; à la veille et au lendemain de la Révolution française, et tant en Allemagne qu’en Italie à la fin du XVIIIe.

D’où vient donc l’oubli dans lequel sont tombés les Discours ? Serait-ce que dans un monde où se trouvent effacés jusqu’aux vestiges de la monarchie, on soit devenu insensible au débat sur les mérites respectifs des différents régimes ? Serait-ce qu’on admire Machiavel pour son audace à définir les diverses techniques de domination et à ramener les rapports de pouvoir à des rapports de forces, mais qu’on ne se soucie plus de puiser dans ses livres des arguments pour ou contre la tyrannie. Si tel était le cas, il faudrait convenir que l’ouvrage, qui conserve sa célébrité, ne connaît pas un sort plus heureux que celui qu’on voit relégué dans l’obscurité. Car l’auteur du Prince se demande bien comment le Pouvoir peut être acquis et conservé, mais ce n’est là qu’un point de départ ; il enseigne, certes, brillamment, le calcul rationnel des forces, mais il ne s’agit là que d’un moment de l’argumentation. Son propos est de s’interroger sur l’origine du Pouvoir, sur la nature de la société, d’où il engendre et qui ne tient que par lui. C’est la division sociale qu’il met en évidence comme fait premier et irréductible. C’est l’antagonisme des désirs de classe, des Grands et du Peuple, la relation nécessaire qu’ils entretiennent en tant que désir de commander, d’opprimer —  de ne pas être commandé, opprimé —, qui sont au centre de sa réflexion. Du Prince, il n’examine les positions qu’en faisant découvrir les illusions auxquelles l’expose sa séparation de l’ensemble social — soit que l’un s’affirme pleinement pour se figurer invulnérable dans la citadelle qui le met à l’abri de ses sujets, soit que l’autre la dénie dans l’espoir de ne pas être perçu par tous comme l’étranger. Enfin, s’esquisse la formule de la politique d’un Prince nouveau, qui, en donnant satisfaction à son ambition, saurait soulager le peuple de l’oppression des Grands et le lier, par la confiance qui lui serait faite, à la cause de l’État.

Mais plutôt que de douter de l’intelligence des lecteurs du Prince, mieux vaut reconnaître que ce petit chef-d’œuvre est d’un accès incomparablement plus aisé que les Discours. Encore qu’il soit subtil, complexe, sa lecture, semée d’embûches, se présente sous un jour lumineux. L’enchaînement des hypothèses et des démonstrations met chacun en confiance. La concision du style, le bonheur des formules enchantent. La brièveté des chapitres — et leur petit nombre — encourage le travail de l’interprétation. Sous l’effet de la séduction, la pensée s’exerce sans perdre de vue son but. En revanche, le second ouvrage, découpé en trois livres, a des dimensions considérables. La fragmentation des analyses est telle qu’on s’inquiète de la direction suivie, de la cohérence du dessein. Le récit d’événements, ou d’actions présentées comme exemplaires, s’entremêle de considérations théoriques dont l’insertion déroute. Le titre des chapitres est souvent démenti par les développements dans le corps du texte, les digressions ; d’un livre à l’autre, d’une section à l’autre, les retours sur des faits qu’on croyait avérés, les renversements même de perspective sont innombrables. Enfin et surtout, à une pénible incertitude sur le sens général de l’argument s’ajoute la résistance à suivre l’auteur dans son exploration de l’Histoire de Rome et des Commentaires de Tite-Live. La République romaine, les textes des grands écrivains grecs et latins faisaient partie du patrimoine culturel des hommes de la Renaissance, de l’Âge classique, du XVIIIe siècle. Nos contemporains ont rompu avec cet héritage. Ils s’accommodent des références au plus lointain passé, disséminées dans Le prince. Ils ne jugent pas nécessaire de s’y arrêter. Mais le décor de l’Antiquité forme un écran qui leur dissimule l’objet des Discours.

Et pourtant ces Discours sont une œuvre d’un intérêt exceptionnel. Non seulement c’est en celle-ci, plus encore que dans Le prince, qu’on peut trouver la marque d’une fondation de la pensée politique moderne, mais, telle est du moins notre conviction, elle offre à ceux qui feraient aujourd’hui l’effort de la connaître la matière privilégiée d’une réflexion sur l’histoire et la politique. Réflexion sur la différence des temps, et le retour en chaque temps de la même interrogation, qui sous-tend l’institution du social ; sur ce qu’il y a de fantasmatique dans la représentation d’un bon pouvoir et d’une bonne société délivrés des maléfices de l’État ; sur l’inéluctabilité des antagonismes de classe, sur la dépendance où se trouve la loi des revendications dans lesquelles s’imprime le désir de liberté. Réflexion sur les dangers qu’il y a à ériger en autorité les penseurs auprès desquels on a cru apprendre à lire l’Histoire. Réflexion, enfin, sur les limites du savoir, sur la virtù qui consisterait, à distance du cynisme, sans complaisance à l’égard de l’opinion et des hommes dont on souhaite l’approbation, dans le deuil des réponses dernières, à soutenir là où l’on est, ici et maintenant, ce que l’on croit vrai, juste et nécessaire, pour vaincre la pesanteur des intérêts, le morne attrait de la répétition, l’accoutumance ou la résignation à la servilité et réveiller le sens du possible.

Il fut souvent écrit, au cours des siècles, que Machiavel donnait la clé des événements dont on était témoin, qu’enfin pour la première fois, son message pouvait se faire entendre. L’artifice qui permet de déguiser sa pensée, dans une situation donnée, en empruntant l’identité d’un grand auteur, nous-même l’avons assez dénoncé pour ne pas y céder à notre tour. Aussi bien ne parlons-nous ni de clés, ni de message. Seulement d’une invitation qu’on trouve dans son œuvre à déchiffrer le présent, à se remémorer l’Ancien afin de concevoir le Nouveau, à redonner vie au passé scellé sous les mythes dont une collectivité a besoin pour ignorer sa liberté, à lui restituer son indétermination afin de penser celle que nous affrontons, à ramener au jour les choix inconscients qu’impliquent une forme d’organisation sociale, un certain agencement des classes, la représentation de leurs divisions et de leur dépendance réciproques. Enfin la place faite au Pouvoir et au statut de la Loi.

Or, que cette invitation-là puisse être sensible à nombre de nos contemporains, nous avons quelque raison de l’espérer parce que les grandes certitudes du siècle se défont, que sont décidément fanées les promesses de la révolution bourgeoise et de la révolution prolétarienne, de 1ère industrielle ou déjà post-industrielle, du bien-être ou du dépérissement de l’État et qu’après avoir perdu les appuis imaginaires de la rationalité économique ou technique, il faut bien, à moins de céder au vertige de la religion, du nihilisme ou à la passion morose de l’ascension sociale, retrouver le chemin de la verità effetuale et de cette virtù que recommandait Machiavel — une virtù dont il aurait pu dire, à la différence de Spinoza, qu’elle exige de comprendre, mais n’interdit ni de rire ni de pleurer, puisqu’elle est manière de vivre dans le monde et non de s’en détacher.

Ne soyez pas rebutés par la description de Rome et les références à Tite-Live, aimerait-on donc dire à certains lecteurs que cette édition veut atteindre. Ne vous souciez pas de l’Antiquité. Il vous suffit pour entendre le texte de posséder ce désir de savoir et d’agir que l’auteur prêtait aux jeunes Florentins de son temps ; alors vous serez reconduits au plus près de votre expérience.

Mais, si fondé soit-il, impossible de s’en tenir à cet appel qui risquerait défaire méconnaître l’entreprise des Discours. Car, s’il est vrai que leur lecture ne requiert pas la connaissance des faits, des exemples et des textes anciens dont ils sont nourris, l’on ne saurait sans dommage se désintéresser de la version de l’histoire romaine élaborée par Machiavel, de la manière dont elle est établie et de l’usage qu’il fait de la pensée de Tite-Live, ou, plus généralement, des principes des grands auteurs classiques, Cicéron, Aristote et Xénophon notamment. Voilà qui mérite quelques éclaircissements.

Apparemment, Machiavel érige en modèle les institutions de la République romaine et il veut persuader ses contemporains de la nécessité d’imiter les hommes qui les ont forgées, se sont employés à les maintenir ou bien ont su, dans l’action, en tirer les plus heureuses conséquences. Apparemment, il veut exploiter l’ouvrage de Tite-Live pour en extraire tout ce qui est de nature à faire apprécier l’excellence du modèle. Si la République romaine se présente comme le meilleur des régimes, Tite-Live semble être l’autorité qui nous assure de la validité des faits mentionnés. Mais seule une lecture superficielle de l’avant-propos où l’auteur fait part de ses intentions accréditerait cette apparence. De fait, au moment même où il lance un appel à l’imitation des Romains, Machiavel revendique l’originalité de son entreprise en des termes qui interdisent de le prendre à la lettre. Il se compare au navigateur partant à la recherche de terres et de mers inconnues. Comment le ferait-il si le nouveau continent était Rome, cette cité si familière à ses contemporains que, selon une tradition fermement établie depuis plus d’un siècle, Florence lui doit sa fondation et en détient l’héritage ? En outre, dans le moment où il formule le dessein de s’appuyer sur les livres de Tite-Live, il précise que c’est la comparaison des événements anciens et modernes qui peut en faciliter l’intelligence. Dès le préambule nous soupçonnons que la restitution des faits romains est subordonnée au déchiffrement du texte d’un auteur et que l’enseignement de ce texte n’est pas immédiatement intelligible, mais dépend d’une interprétation fondée sur la double connaissance du présent et du passé. Encore faut-il signaler que l’avant-propos du second livre conduit plus loin la critique d’une conception « réaliste » de l’histoire, en énumérant toutes les raisons qu’on devrait avoir de se méfier des témoignages auxquels les écrivains se réfèrent, des mobiles qui poussent ces derniers à les accréditer et des mobiles aussi qui poussent les lecteurs contemporains à épouser leur représentation. Cette critique a pour effet de mettre en évidence le conservatisme qui guide le récit des événements et sa transmission.

Qu’on ne s’étonne donc pas de la complexité de la composition des Discours et surtout qu’on ne fasse pas l’économie d’une réflexion sur le traitement des faits et des commentaires. Tout l’ouvrage le confirme : Machiavel ne se propose pas simplement de rappeler aux hommes de son temps un passé dont ils se seraient détournés, des exemples dont ils devraient s’inspirer, il s’applique à constituer ce passé en mobilisant son expérience de l’histoire florentine et à interpréter cette expérience à la lumière du passé qu’elle éclaire. La tâche implique un va-et-vient constant entre le pôle de la République romaine et le pôle de la République florentine, ou, plus généralement, entre le pôle de l’Antiquité et le pôle de la Modernité. Mais ni l’un ni l’autre ne sauraient être déterminés hors la relation qu’ils entretiennent. La différence des temps est marquée, il ne s’agit jamais de l’annuler, mais elle ne s’inscrit pas dans un champ neutre, un réel en-soi, et, pour la même raison, ne se laisse pas survoler par un sujet intemporel, ne s’offre pas à un savoir dernier.

En outre, puisque ni le passé ni le présent ne se livrent à l’état brut, puisque chacun n’en a notion que dans le langage, par le média des livres et des discours des vivants, la tâche requiert de prendre en charge ces médias, de les analyser, de déceler la fonction qu’ils remplissent dans la conservation d’un certain ordre social. Ainsi la « découverte » de la République romaine passe par la « déconstruction » d’une représentation régnante qui s’articule dans le système des représentations sociopolitiques de l’époque. L’accès à la vérité du monde présent suppose cette déconstruction. La connaissance de l’Histoire s’avère indissociable de la critique de ce que nous nommerions de nos jours l’idéologie.

Pourquoi, demandera-t-on, la Rome antique, la Rome républicaine constitue-t-elle une référence privilégiée pour les Florentins ? Ceux-ci, nous l’avons mentionné, aimaient à s’imaginer héritiers des Romains. De fait, à la fin du trecento, sous l’impulsion de Coluccio Salutati, puis au début du siècle suivant, sous celle de Leonardo Bruni, un groupe d’humanistes a élaboré une nouvelle version des origines de Florence. La grande cité de l’Arno était apparue, déjà, dans des chroniques anciennes, comme une création romaine, mais c’est à César qu’on l’imputait. En faisant remonter sa naissance aux derniers temps de la République, les humanistes entendaient prouver que c’était le sang de citoyens libres qui coulait dans les veines des Florentins ; ils s’employaient à exciter le patriotisme des bourgeois de l’époque, à les persuader de l’excellence de leurs institutions et de la mission universelle que leur avaient léguée leurs lointains ancêtres. Mais, simultanément, ils composaient un modèle singulièrement efficace. Ce qui faisait, pour eux, la grandeur de Rome à ses débuts, c’était la concorde civile, la majesté de la loi aux yeux de tous, la pureté des mœurs, le dévouement des citoyens au bien public, leur empressement à se sacrifier au salut de la patrie ; c’était la sagesse du Sénat et, d’une façon générale, des patriciens, la discipline du peuple ; enfin ces vertus auxquelles Cicéron attacha son nom : la probité, la prudence, l’amour du « juste milieu ». À ce tableau faisait pendant la description des maux qu’ils tenaient pour responsables de la décadence de la République : discorde entre le patriciat et une plèbe travaillée par l’envie, développement des factions, déchaînement des appétits sous l’effet des conquêtes, corruption des mœurs.

Sans doute, cette représentation de la République romaine fut-elle reléguée sous la tyrannie des Médicis, au cours du quattrocento. Les nouveaux maîtres du pouvoir ne souhaitaient nullement qu’on exaltât les libertés antiques. Mais, sans avoir jamais perdu de son attrait pour une fraction de l’élite bourgeoise, elle fut réactivée au temps de Savonarole, puis sous la Nouvelle république dirigée par Soderini et servie avec zèle par Machiavel pendant une quinzaine d’années. Et tout incite à penser que le modèle, forgé par Bruni et ses contemporains, hantait encore l’imagination des jeunes républicains auxquels s’adressait l’ancien Secrétaire florentin quand il écrivit ses Discours. Les libertés se trouvaient alors de nouveau détruites, la restauration médicéenne triomphait, les opposants s’interrogeaient sur les causes de l’échec du régime et sur les chances d’un changement, ils invoquaient une tradition qui portait condamnation de la tyrannie.

Que l’idéalisation de la Rome républicaine ait eu, dès l’origine, une portée politique, ou, si l’on préfère, qu’on doive y reconnaître la marque de l’idéologie, on peut le vérifier à considérer l’écart entre le discours des premiers humanistes (pour la plupart mêlés aux affaires publiques) et la réalité sociale. L’essor de ce discours avait coïncidé, non pas avec une extension de la démocratie, mais avec une réaction oligarchique. Après l’événement qui avait ébranlé la société florentine dans ses fondements — la révolution déclenchée par les ouvriers de la laine, les Ciompi (1378) — s’était reformée une solidarité entre toutes les couches de la bourgeoisie, des artisans et petits commerçants jusqu’aux grands marchands, aux industriels et aux financiers, mais les principales charges publiques avaient été alors accaparées par un petit nombre des représentants des grandes familles, faisant désormais figures de garants de l’ordre. Sans doute, les humanistes exaltaient-ils des valeurs qui avaient été largement reconnues au cours des décennies précédentes, et n’étaient pas sans répondant dans la réalité : l’égalité devant la loi, le travail comme seule source légitime de distinction sociale, un pouvoir qui ne soit la propriété de personne, la subordination des intérêts privés individuels ou collectifs à l’intérêt public ; mais, simultanément, ils s’attachaient à répandre une mystique de l’unione et prônaient la virtù des anciennes institutions florentines comme si les conflits économiques, sociaux et politiques n’avaient jamais eu d’autre motif que l’agitation de factions composées d’ambitieux et d’envieux.

Ce serait une erreur de croire qu’au temps de Machiavel la nature de ces conflits s’était profondément modifiée et que la phraséologie sous laquelle on les dissimulait avait perdu de son efficacité. Il y a, en effet, des constantes dans l’histoire de Florence. Est-ce surtout le résultat d’une économie largement orientée vers le commerce international qui ne permet pas au système des corporations de se figer, et favorise la mobilité sociale, est-ce plutôt l’effet des luttes qui mobilisèrent le petit peuple contre la noblesse à la fin du dugento et lui donnèrent le premier rôle dans la fondation de la République ? Le fait est que la grande bourgeoisie ne réussit jamais à se fermer à la manière d’une aristocratie, comme ce fut le cas à Venise. Pour l’une et l’autre raison peut-être, la Cité dut assimiler, par vagues, des étrangers ; et la couche dirigeante dut à la fois faire place à des parvenus et composer avec les aspirations de la petite bourgeoisie. Tout au cours du trecento le débat politique ne cessa de s’amplifier. Pour les uns il s’agissait d’obtenir l’élargissement de la démocratie, la participation aux charges publiques des membres de la moyenne et de la petite bourgeoisie (le popolo minuto), dont bon nombre étaient des citoyens de fraîche date (les novi cives) ; pour les autres il s’agissait de restreindre la démocratie, d’affirmer la prééminence des grandes familles qui détenaient la richesse (encore que certains de leurs adversaires pouvaient avoir bâti de grandes fortunes), et étaient censés détenir la compétence pour avoir, de génération en génération, figuré dans les Conseils et les organes dirigeants de la Commune. Débats politiques, mais dont l’enjeu est aussi économique. Car participer au Conseil, c’était gagner le pouvoir de peser sur mille décisions qui affectaient le commerce et l’industrie de la Cité, favorisaient ou entravaient l’activité de telle ou telle catégorie de négociants, de boutiquiers ou d’artisans, consolidaient ou supprimaient des privilèges ; et c’était principalement pouvoir intervenir dans la répartition de l’impôt. Or, si différente soit la situation au début du cinquecento (le problème de l’assimilation des novi cives ne se pose plus), les termes du conflit politique et économique se retrouvent inchangés. C’est sous la pression des revendications démocratiques que la République a été rétablie et c’est ensuite la résistance de la grande bourgeoisie à la politique libérale de Sodetini, surtout son opposition résolue à la réforme fiscale dont il a pris l’initiative qui provoquent la chute du régime. En dépit des apparences, la fin des libertés florentines n’est pas due à une défaite militaire. La République a été détruite de l’intérieur. Quand les Espagnols ont envahi la Toscane, ramenant dans leurs fourgons la famille Médicis, une fraction des Grands n’était déjà plus disposée à défendre le régime, tandis que l’autre complotait avec l’ennemi.

Que fait donc Machiavel, quand il entreprend l’étude de l’histoire romaine ? Il parle à ses contemporains de leur propre histoire. Son propos est de tirer parti de la foi que mobilise l’image de l’antique République pour rendre raison du destin de Florence. Certes, Machiavel compose un éloge des institutions romaines et des citoyens romains, mais la Rome qu’il présente ne ressemble en rien à celle que vénéraient les humanistes du quattrocento. Loin de tenir la concorde pour sa plus grande vertu, il établit que sa grandeur fut le produit de ses divisions, qu’elle donna le spectacle d’une société sans précédent, en ceci que sous la pression d’une plèbe ardente à conquérir des droits, et toujours méfiante, la classe dominante fut contrainte à des concessions et ne put faire du Pouvoir sa propriété. Loin de considérer que de bonnes lois, dès l’origine, permirent d’instituer un État harmonieux et puissant, et que les conflits civils provoquèrent sa décadence, il met ces conflits au fondement de la loi. Ainsi écrit-il dans le chapitre IV du 1er livre : « Moi, je dis que ceux qui condamnent les tumultes de la noblesse et de la plèbe blâment ce qui fut la cause première de l’existence de la liberté romaine et qu’ils sont plus attentifs au bruit et aux cris qu’ils occasionnaient qu’aux bons effets qu’ils produisaient. » Et encore, dans le même passage : « Il n’y a pas l’ombre d’une raison à qualifier de désordonnée une République qui fut pleine d’exemples de si grande vertu, car s’il est vrai que les bons exemples sont l’effet d’une bonne éducation, et celle-ci l’effet de bonnes lois, ces bonnes lois ce sont les tumultes qui les ont engendrées, que la plupart condamnent inconsidérément. » Par ce langage, il fait entendre à ses contemporains que le malheur de Florence ne fut pas d’être déchirée par la lutte des classes, que c’est au contraire à ce signe qu’on reconnaît sa parenté avec Rome. Si la République est morte, suggère-t-il, c’est faute d’avoir laissé s’exercer les bons effets des tumultes, c’est en raison de l’impuissance des dominés à faire valoir jusqu’au bout leurs droits et de l’obstination des dominants à conserver leurs prérogatives et leurs privilèges ; c’est, enfin et surtout, qu’aux yeux des grands bourgeois florentins, la peur du peuple l’a toujours emporté sur celle de l’étranger, la peur de l’ennemi de l’intérieur sur celle de l’ennemi de l’extérieur. Ainsi a-t-on, pour des motifs politiques, remis la défense de la Cité entre les mains de condottieri et de troupes mercenaires au lieu de la confier à ceux dont c’était l’intérêt de lutter pour leur liberté.

Mais là ne s’arrête pas la subversion du modèle romain. La société, dont on peut dire qu’à la différence des autres, à commencer par la mieux organisée, la plus stable, Sparte, elle sut s’ouvrir à l’histoire, cette société apparaît comme le théâtre de passions individuelles et collectives dont on voit partout ailleurs la manifestation. Légende, donc, que la classe dominante détenait la sagesse ; elle était rapace et, de son propre mouvement, ne voulait rien céder. Légende, encore, que le peuple se montrait bon et discipliné ; on le voit envieux, incapable de tirer de son sein des chefs avisés, ingrat envers ceux qui ont défendu sa cause. Légende que la liberté fût si sacrée que nul n’osait y porter atteinte ; les apprentis tyrans ne faisaient pas défaut. La vérité est seulement que le peuple se soulevait contre eux ou que les tyrans renonçaient par peur à leurs projets. Légende même que les hommes avaient un naturel vertueux et se dévouaient spontanément au bien public ; si, par exemple, de grands capitaines, au faîte de la gloire, pouvaient redevenir de modestes citoyens, c’est qu’ils en éprouvaient la nécessité.

Théâtre de toutes les passions, Rome se distingue en ceci qu’elle fut aussi celui du soupçon, lequel paraît un trait de la démocratie.

Le soupçon a son envers : la crainte qui paralyse l’initiative. Mais quand le soupçon tire son origine du peuple, quand il est, au plus profond, associé à son désir de liberté, au désir d’interdire à quiconque de s’approprier le pouvoir, alors s’opère une balance, chez les meilleurs, entre l’ambition (ou la passion de la gloire) et la peur du châtiment. Comme ce n’est pas dans les lois établies, ou dans les hommes qui gouvernent, que réside l’autorité dernière, en dernier ressort, c’est la puissance inconnue, indéterminable du peuple qui décide. La carrière est alors ouverte au risque, à des hommes assez audacieux pour transgresser les lois, pour désobéir aux ordres, pour accomplir un dessein dont le succès confirmera le bon motif. La même raison fait qu’on réponde devant soi-même de son entreprise et qu’on en réponde devant le peuple. Par ce langage, encore, Machiavel s’adressera aux Florentins : à diverses reprises, il les ramène aux circonstances dramatiques de la chute du régime. Il leur remet en mémoire le caractère de leurs anciens dirigeants, la faiblesse de Sodetini, réformateur velléitaire et timoré, obnubilé par le respect de la légalité, jusqu’à la dernière heure, incapable de s’appuyer résolument sur le peuple pour sauver la République, et de porter le fer contre les adversaires de la démocratie, ces Grands qui, avant même l’agression espagnole, commençaient à trahir.

C’est en suivant la double interprétation de l’Histoire romaine et de l’Histoire florentine que nous sommes induits à réfléchir sur les problèmes de la démocratie. De celle-ci, on n’oserait dire que Machiavel en a fait le premier la théorie. Encore faudrait-il savoir ce qu’on met sous ce terme ? Mais ce qui nous paraît certain, c’est que nul n’avait, avant lui, traqué ainsi les fictions de la pensée conservatrice ; nul n’avait plus que lui le désir de ne pas être opprimé par la Loi ; nul n’avait montré la férocité d’un régime où s’exerçaient pleinement les effets de la division sociale dans lequel le Pouvoir est toujours en défaut et le poids des institutions toujours en question.

Qui ferait l’effort de s’attacher à l’argument sinueux des Discours devrait convenir que tout ce qui fut avancé dans notre siècle sous le signe de l’optimisme bourgeois, du socialisme ou de la « science politique », loin d’effacer l’enseignement de Machiavel, en fait redécouvrir la vigueur et la fraîcheur.

http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/discours_1re_decade_titelive/discours_1re_decade_titelive.html

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