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philosophie, politique

Conclusion à l’Histoire des Idéologies par François Châtelet [1978]

Chatelet-François

Il ne saurait être question de conclure, ni même, comme dans les tomes précédents, de marquer des repères. Puisque, tout au long de cette recherche, le point de vue des philosophies de l’histoire, quelles qu’elles soient, a été récusé comme imposant a priori et autoritairement un sens unique au devenir des sociétés et des hommes, l’idée de dresser un bilan est déjà exorbitant. Elle supposerait qu’on puisse assigner un ordre d’apparition qui soit en même temps un ordre d’intelligibilité. Or, ce qui apparaît – et il importe de s’en tenir fermement à ces apparences – c’est une dispersion temporelle et territoriale des idées et des assemblages d’idées. S’il est possible d’unifier conceptuellement des problématiques – celle du capitalisme naissant, celle de l’Etat nation ou celle de l’Etat savant – on constate, quant aux réponses idéelles qui sont inventées pour les penser ou pour fournir des justifications aux forces politiques qui s’en emparent, que ces réponses n’émanent point d’un centre préconstitué – une classe sociale, par exemple – qu’elles ne se réduisent pas à la mise en forme des intérêts conscients ou inconscients de ce centre – qu’elles ne sont pas « fonctionnelles » – qu’elles ne viennent pas, en leur temps, occuper une place dans le déploiement des figures de la culture universelle. On constate qu’elles sont contingentes. Cela ne signifie nullement qu’elles sont des « créations » de la subjectivité nue, ou qu’elles sont des élucubrations. Ce sont des réponses précisément, qui s’élaborent dans un contexte dont la diversité ne s’étend point à l’infini, usant d’un langage sémantiquement analysable, et de moyens intellectuels – la tradition – historiquement dénombrables.

La relation de l’idéologie au pouvoir n’est ni de détermination ni même d’expression.  Elle est, du côté du pouvoir, de captation (et de détournement) et du côté de l’idéologie, d’effort, plus ou moins réussi, de dépassement, ou, plus exactement, de débordement. Cet effort s’est accru à l’époque contemporaine, à cause probablement de l’importance prise par les moyens de communication de masse, au point que cette puissance de débordement est, plus que par le passé, utilisée, en tant que telle, comme instrument d’assujettissement politique.  Il n’y a pas si longtemps – une dizaine d’années – on se plaisait à proclamer, de la Maison Blanche à la Place Rouge, en passant par leurs relais européens et « tiers-mondistes », la mort des idéologies : au nom de la science, de la positivité logique et expérimentale sur les rives systémiques de l’Atlantique, ou du socialisme scientifique enseigné dans l’Est du vieux continent. Or, jamais les idéologies n’ont été aussi actives : elles servent à légitimer le calcul étatique, à masquer la précarité des sociétés civiles, à juguler les révoltes, comme l’établit la quatrième partie de cet ouvrage. Certaines d’entre elles affichent une grande rigueur formelle, d’autres puisent dans l’arsenal des « idées-forces » des peuples concernés, d’autres enfin, plus raffinées, jouent de l’inconsistance et de l’ouverture. Toutes sont le produit de bricolages dans les opérations et les matériaux desquels se mêlent des éléments divers. Et bien qu’elles soient l’objet des soins empressés des préposés qui en ont la charge, on se demande souvent quelle force de persuasion elles pourraient exercer si elles n’étaient assorties des moyens classiques de la répression gouvernementale – l’armée et la police – à laquelle s’ajoute aujourd’hui plus qu’auparavant le lourd quadrillage matériel de l’existence que l’organisation technobureaucratique fait peser sur les sociétés et les individus.

Dès lors, ce qu’on peut tout juste faire dans ces pages finales, c’est dessiner à grands traits un croquis de la situation contemporaine. Il est aisé de caractériser celle-ci par le partage du monde entre deux idéologies dominantes, ayant pour pôles les deux superpuissances qui seront qualifiées, selon les convictions, comme étant l’une capitaliste, impérialiste, cosmopolite, bourgeoise, ou libérale, universaliste, démocratique et progressiste, comme étant l’autre collectiviste, expansionniste, bureaucratique, autoritaire ou socialiste, internationaliste, planificatrice et scientifique. Chacune dira de l’autre qu’elle représente le passé et qu’elle-même exprime et porte la modernité ; et à y regarder, même rapidement, il est bien clair que l’une et l’autre, à se situer sur leur terrain commun, disent vrai. A époque régulière, quelque groupe de nations – comme ce fut le cas à Bandoeng de la Chine populaire – annonce la bonne nouvelle d’une autre conception du monde qui, elle, saurait se dégager des positions partisanes. Rien de ce qui est venu des Etats (ou des institutions internationales – l’O.N.U. – ou cosmopolites – la papauté romaine par exemple) n’a manifesté l’amorce d’une quelconque réussite de cette prétention. Il peut être amusant de dresser un tableau des traits pertinents antithétiques. La passion polémique ou sceptique s’y exerce volontiers. Mais le plaisir est bien vite gâté par le fait que l’opposition s’effiloche lorsqu’on s’aperçoit que bien des caractères s’échangent – ou qu’ils se retournent- pour peu qu’on interroge les pratiques dont ces constructions idéelles affirment rendre compte. Il en est de même lorsqu’on tente, à l’intérieur d’un même camp, de découper des variantes « locales » : ou bien c’est un jeu de l’esprit ou bien, si l’on procède sérieusement, les espèces de chaque genre constituent autant de pièces d’un puzzle dont on se demande si certaines n’entreraient pas plus aisément chez le voisin. Les régimes dont les constitutions et le droit se réclament du libéralisme politique savent mettre au point des réglementations et des techniques d’administration, lorsque commande « la raison d’Etat » ou lorsqu’il s’agit de protéger une féodalité qui paraît particulièrement précieuse aux gouvernants en place, qui ne le cèdent en rien, quant à l’autoritarisme et à la pratique du secret aux régimes qu’ils condamnent à juste titre comme totalitaires. Et ceux-ci, qui exhibent bien souvent comme légitimation à l’ordre qu’ils imposent, les impératifs de l’intérêt général, ménagent une large place à des procédures de gestion n’ayant rien à envier au « sens des affaires » et à la recherche des profits personnels si durement reprochés aux tenants du Capital.

Au vrai, les deux conceptions du monde, qui n’hésitent pas à user de la force armée et des différentes variétés de contrôles massifs et de camps de concentration pour être tenues pour dominantes, ont un fond commun. Formellement, ce fond revient au fait qu’elles sont la légitimation et l’apanage du pouvoir d’Etat, de ces Etats riches et puissants dont Noam Chomsky, après le président Eisenhower a dit que le noyau est formé par un « complexe militaro-industriel ». Dès lors, dans la mesure où des pouvoirs d’Etat, qui se veulent éternels comme la Providence, sont en droit de soutenir ce qui peut les maintenir et accroître leur durée, ils accueillent et renforcent les ensembles d’idées dont ils jugent qu’ils ont cet effet. « Libérales » ou « socialistes », les idéologies d’Etat, aujourd’hui, entretiennent, avec plus ou moins d’autorité ou d’habileté, tout ce qui légitime l’idée que la forme étatique est inéluctable. Hors de l’Etat, point de salut ! Arbitre, patron, puissance tutélaire, émanation ou produit de tous, il est posé comme ce sans quoi ni les individus ni les groupes ne pourraient trouver la sécurité, la justification de soi, le bonheur matériel possible ou légitime – « l’humaine vie », comme disait déjà Aristote. Mais, au temps d’Aristote, « l’Etat » n’était point séparé de la société.

Actuellement, par différents procédés et manipulations, il se dresse comme la nouvelle idole, comme le juge de ce qui est au-dessus des tracas et des petites joies des hommes. Il est la Nécessité une qui, pour mieux s’asseoir, monnaye une part de son pouvoir – selon des modalité diverses, qui, elles, pourraient permettre, d’une certaine manière, de distinguer des espèces à l’intérieur d’idéologies d’Etat contemporaines – à des institutions publiques ou privées qui ne peuvent requérir l’obéissance qu’autant qu’elles s’inscrivent dans cette toute-puissance.

L’autre notion commune repérable est la Science. Voilà qui distingue profondément la rationalité classique qu’on a vue à l’œuvre de l’Ages des Lumières Hegel, des formes contemporaines de la Raison. Aujourd’hui, alors que les disciplines formelles et expérimentales constatent la constante diversification de leur champ d’investigation, alors que l’unité de la Science, pour le plus grand bien de la recherche, est de plus en plus mise en question, la Science est exaltée comme naguère les métaphysiciens adoraient l’idée du Savoir. La forme Savoir de la métaphysique demeure, alors que les connaissances fondamentales s’attachent à échapper à ce carcan. L’extrême spécialisation des sciences est recouverte par l’unité autoritaire de l’administration scientifique. Et comme, d’autre part, l’évolution propre de la recherche et l’exigence de réalisation technique qui lui a été associée impliquent la mise en œuvre de moyens considérables, les sciences comme « force productives » se sont vues progressivement intégrer aux lourdes machineries d’Etat. L’épisode de la conquête de l’espace – telle qu’elle s’effectue maintenant – est un des aspects de cette intégration. De mince intérêt pour la recherche scientifique, semble-t-il, et de grand profit pour les Etats ! La rationalité contemporaine a des mains. Et il ne faut pas s’en réjouir. Ce sont celles des technobureaucrates qui confisquent les connaissances pour les « appliquer » – de quelle façon ! si l’on en juge par ce qui reste des sciences sociales lorsqu’elles deviennent instrument de gestion – et pour les utiliser pour organiser les sociétés dans, par et pour les Etats. Ce n’est pas seulement dans la guerre que les sciences ne sont plus innocentes, c’est aussi dans cette paix menacée qu’on appelle la « sécurité ». Positiviste et logicien, matérialiste et dialectique, l’ordre idéologique dominant souscrit aux mêmes valeurs. Ni d’Alembert, ni Kant, ni Hegel, ni Marx ne sont responsables de cette situation. Il y a le fait du pouvoir d’Etat, présent, actuel, agissant, qu’il y a à comprendre l’efficace. Cela veut-il dire qu’il n’y ait pas de débat idéologique ? Que c’en est fait précisément de la lutte des idées ? Ce serait aller vite en besogne que de l’affirmer. Car tout ne va pas pour le mieux. Beaucoup s’en faut. Hegel voyait juste lorsqu’il concevait que le seul Etat tranquille, parce que sûr d’avoir maté la société, est l’Etat mondial. Celui-ci n’est pas en vue. C’est plutôt l’autre mouvement qui s’amorce : celui d’une diversification des puissances et des pouvoirs se développant en dépit des normalisations unificatrices de l’Etat. Il y a aussi les révoltes ; il y a aussi la non-obéissance, qui consiste à se mettre à distance, là où cela est possible, de la machination étatique. L’auto-éducation du genre humain, disait-on au Siècle des Lumières… L’auto-éducation des individus, des groupes, l’audace de comprendre que le pouvoir que se donnent l’Etat et les institutions intra et paraétatiques n’a d’autre source que la puissance qui est en chacun. Contre les désordres du Capital dont le corps subtil s’épand sur l’ensemble de la planète et les irrationalités d’un pouvoir technologique désormais incapable de se maîtriser, contre l’accumulation d’armes de destruction dont le potentiel ne cesse de grandir, contre l’injustice lourde de menaces et d’horreur qu’impliquent l’opulence de l’hémisphère Nord et l’insupportable misère de l’hémisphère Sud, ni le système qui continue de se prévaloir du libéralisme, ni celui qui, par véritable déni de signification, se nomme socialiste ne semblent capable d’apporter de remèdes. La politique des Etats, grands, moyens ou petits, qu’ils marchent en « blocs » (deux ? trois ? quatre ?) ou fassent mine de se concerter au sein d’Assemblées internationales, est disqualifiée. Aux féodalités économiques, militaires ou partisanes les vieilles Eglises à vocation universaliste (accompagnées en cela par de nouvelles sectes qui ne trouvent à opposer à l’eau trouble des politiciens que l’eau tiède de la bonne conscience) militent pour un renouveau spirituel dont, exclue la guerre sainte, les effets risquent de ne point aller au-delà de ceux que produisent les entreprises charitables ou les missions de bons offices. Comme naguère celle de Beauté, l’idée de Révolution est rassise. Bien qu’objet d’innombrables rabâchages, la seule perspective qui paradoxalement possède aujourd’hui quelque nouveauté est celle de démocratie : théorisée de multiples manières en des contextes divers, sa dynamique n’a jamais pu s’exercer pleinement et durablement, sinon par bribes. Cette dynamique qui, sitôt institutionnalisée, défait ce qu’elle ordonne, paraît seule capable de contrecarrer, de manière réaliste, les inerties de la société et les pouvoirs exorbitants des Etats et de leurs bastilles scientifico-techniques. C’est en elle probablement que s’exprime actuellement la puissance inventive qu’on a constamment rencontrée dans cette Histoire des Idéologies, puisque celles-ci témoignent tout autant des contraintes pesant sur les collectivités que de la liberté dont ceux qui les constituaient firent preuve

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