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L’introuvable populisme par Jacques Rancière [2013]

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Il ne se passe pas de jour où l’on n’entende en Europe dénoncer les risques du populisme. Il n’est pas pour autant facile de saisir ce que le mot veut exactement dire. Il a servi, dans l’Amérique latine des années 1930 et 1940, à désigner un certain mode de gouvernement, instituant entre un peuple et son chef un rapport d’incarnation directe, passant par-dessus les formes de la représentation parlementaire. Ce mode de gouvernement dont Vargas au Brésil et Perón en Argentine furent les archétypes a été rebaptisé « socialisme du vingt-et-unième siècle » par Hugo Chavez.  Mais ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de populisme en Europe est autre chose. Ce n’est pas un mode de gouvernement. C’est au contraire une certaine attitude de rejet par rapport aux pratiques gouvernementales régnantes. Qu’est-ce qu’un populiste, tel que le définissent aujourd’hui nos élites gouvernementales et leurs idéologues ? A travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables ; l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique ; une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers.

Il est clair pourtant qu’aucune nécessite ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est ce qu’affirment nos constitutions et c’est la conviction que les orateurs républicains et socialistes d’antan développaient sans arrière-pensée. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe. Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants de grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives « populistes » nous en fournit, jour après jour, les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’Etat et de gouvernement parfois taxés de populisme, comme Berlusconi et Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée « populiste » que les élites sont corrompues. Le terme « populisme » ne sert pas à caractériser une force politique définie. Au contraire il tire son profit des amalgames qu’il permet entre des forces politiques qui vont de l’extrême-droite à la gauche radicale. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.

Car « le peuple » n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple-troupeau veillé par les bons pasteurs ; peuple démocratique mettant en œuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance etc. La notion de populisme construit, elle, un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité – la puissance brute du grand nombre – et d’une incapacité – l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Le troisième trait, le racisme, est essentiel pour cette construction. Il s’agit de montrer à des démocrates, toujours suspects « d’angélisme », ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. La notion de populisme effectue à moindres frais cette synthèse entre un peuple ennemi des « autres » en général. Pour cela elle doit remettre en scène une image du peuple élabore à la fin du XIXème siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustav Le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des « meneurs » et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.

Des déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques étaient évidemment fort loin de la réalité du mouvement ouvrier qu’ils visaient à stigmatiser. Mais ils ne sont pas davantage appropriés pour décrire la réalité du racisme dans nos sociétés. Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard de ceux qu’on appelle immigrés et notamment des « jeunes de banlieue », ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse.  Ce qui mérite le nom de racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés, hors de toute pression de masse. C’est ensuite toute une panoplie de mesures d’Etat : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlement de campements de nomades. Certaines bonnes âmes de gauche se plaisent à voir dans ces mesures une concession malheureuse faite par nos gouvernants à l’extrême-droite « populiste » pour des raisons « électoralistes ». Mais aucune d’entre elles n’a été prise sous la pression de mouvements de masse. Elles entrent dans une stratégie propre à l’Etat, propre à l’équilibre que nos Etats s’emploient à assurer entre la libre circulation des capitaux et les entraves à la circulation des populations. Elles ont en effet pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.

Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les « populistes » du Front National qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques. La laïcité qui définissait naguère les règles de conduite de l’Etat est ainsi devenue une qualité que les individus possèdent ou dont ils sont dépourvus en raison de leur appartenance à une communauté. Le récent « dérapage » de Marine Le Pen, à propos de ces musulmans en prière occupant nos rues comme les Allemands entre 1940 et 1944, est à cet égard instructif. Il ne fait en effet que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman=islamiste=nazi) qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. L’extrême-droite dite « populiste » n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaie à son profit les stratégies de l’Etat et les campagnes intellectuelles distinguées. Nos Etats fondent aujourd’hui leur légitimité sur leur capacité à assurer la sécurité. Mais cette légitimation a pour corrélat l’obligation de montrer à tout instant le monstre qui nous menace, d’entretenir le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou de la formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste. L’extrême-droite se contente de mettre les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et par la prose des idéologues.

Ainsi ni les « populistes » ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. Au-delà des polémiques sur les immigrés, le communautarisme ou l’islam, l’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Il est d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. « Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste », disait un des plus sinistres slogans anti-lepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.

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