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Contre-réalisme par Robert Kurz [2002]

 

7 juin 2016 MEDEF
Les conflits sociaux sont toujours aussi une lutte sur les concepts, sur le « pouvoir de définition », c’est-à-dire sur la façon dont les problèmes sont perçus. On pourrait également dire que les problèmes sont définis quasi spontanément en fonction de la logique du système dominant. Et les concepts prennent alors la couleur adéquate, à l’instar du caméléon. lI n’est besoin d’aucune interdiction consciente ni d’aucune censure ; le mécanisme de formation des concepts et le processus de définition sont au contraire beaucoup plus subtils. Une façon de parler particulière se manifeste en quelque sorte après avoir hérité certains caractères, et soudain tout le monde se met à parler le même langage, apparemment avec une profonde conviction. C’est tout particulièrement au point de vue socio-économique que s’impose, dans la recherche scientifique, les médias et la classe politique, une réglementation générale du discours, une « langue de consensus » qui a un aspect d’autant plus rigide qu’elle n’est pas prescrite de façon directement administrative.

Cet état de choses vient de ce que science, médias et politique ne peuvent agir de façon aussi silencieuse et automatique que la main invisible du marché. Ils sont le côté « subjectif » face aux lois « objectives » du système. Ainsi, la conformité avec les impératifs capitalistes n’est pas donnée par elle-même mais doit toujours d’abord se faire à travers un discours. Une fonction essentielle de ce discours consiste en ce que les participants se condamnent mutuellement aux exigences imposées par la situation générale du capitalisme, auxquelles il est nécessaire d’adapter toutes les relations sociales et culturelles. C’est pourquoi il faut des conventions de langage. Et c’est en ce sens que science, médias et classe politique forment une sorte de cartel qui veille à ce que personne ne s’écarte du bon chemin. On établit un cadre général à l’intérieur duquel chaque clientèle concernée doit être baratinée selon les lois du marketing et en même temps menée à la baguette.

Domine la sémantique de contrôle idéologique, celui qui détient le pouvoir élémentaire de définir ce qu’est la « réalité » et par conséquent ce qu’est la Realpolitik. Le cartel sémantique aujourd’hui dominant a érigé en principe de réalité les exigences de l’ administration capitaliste de crise, redéfinissant le concept de reforme en fonction de ces exigences. L’ancien « pathos » social et émancipateur réformateur, tel qu’il s’était constitué au cours du développement historique à travers les conventions collectives, « l’Etat-Providence » et le service public, est désormais, à l’inverse, instrumentalisé pour les besoins de la contre-réforme. Les campagnes de privatisation et de restrictions sociales sont placées sous le mot d’ordre: « Nous sommes les temps nouveaux » [chant social-démocrate allemand de la seconde moitié du XIXe siècle]. Plus c’est privé, meilleur marché c’est, meilleur c’est.

Et tout le monde de se demander qui va l’emporter, des « réformateurs » ou des « nostalgiques du passé ». On en appelle à des « compromis » réformateurs en matière « d’aménagement de la société par tous et pour tous ». Par exemple: faut-il réduire les dépenses de 5 ou 10%? Fermer l’hôpital ou la crèche ? éliminer les aides aux malades du cancer ou celles aux handicapés moteurs ? Donner une augmentation de 1% ici, mais tripler les charges ailleurs ? « Des améliorations pour le citoyen », c’est ainsi que l’on nomme à présent le niveau de détériorations pour lequel on se « bat »  en se donnant des airs de réformateur. La lutte politique ne doit plus avoir qu’un seul enjeu: s’imposer comme le plus habile à vendre les coupes claires de plus en plus massives. Et l’on menace la gauche politique de « sombrer dans l’insignifiance » si elle ne fait pas des « réformes convaincantes ». La « volonté des électeurs » (c’est ce qu’annonce la sémantique de contrôle) déborde tellement de « réalisme » et de « maturité citoyenne » qu’on dirait presque qu’elle est avide de bas salaires, de démantèlement des acquis sociaux et de privatisations.

Mais cette réglementation dominante du discours est aussi cousue de fil blanc que la promesse, rabâchée depuis des années, d’une reprise prochaine. Au train où vont les choses, le mot de « réformateur », auparavant respectable, risque de devenir une vulgaire insulte par laquelle « nos concitoyens » désigneront un mauvais voisin ou un chien méchant. Cependant, le lavage de cerveau ne marche pas toujours. Le pouvoir dominant de définition de la réalité pourrait être brisé par un contre-réalisme social. Ainsi, une campagne de grande envergure contre le projet de bas salaires représenterait bien plus qu’une simple politique sociale dans les limites de l’arithmétique politique: ce serait une Kulturkampf [« combat pour la civilisation ». Historiquement, ce terme désigne la lutte menée entre 1871 et 1878 par Bismarck contre le parti du Centre (le parti des catholiques allemands) qui menaçait l’unité de l’empire], une offensive pour un niveau de civilisation de base. Une telle contre-« Realpolitik » qui traquerait impitoyablement toutes les ramifications, toutes les subtilités et toutes les bassesses de la gestion en matière de travail et de politique sociale, aurait de grandes chances d’avoir un large impact.

Cela vaut à plus forte raison pour une lutte sérieuse en faveur de services publics en tant qu’éléments essentiels du niveau de vie. C’est que les gens en ont assez des chemins de fer côtés en Bourse, du courrier côté en Bourse et de la menace de la distribution d’eau cotée en Bourse, tout comme de la médecine à deux vitesses et des systèmes de non-enseignement à bon marché. A cet égard, le « contre-feu » (Pierre Bourdieu) n’a pas à renouer »de façon nostalgique » avec la tradition bureaucratico-étatique. On peut concevoir un service public qui se présenterait sous forme de sociétés à but non-lucratif auto-administrées prenant en charge le côté matériel des infrastructures. Certes, l’orientation vers une valeur d’usage publique n’irait pas au-delà de la forme-valeur, mais elle constituerait un moment de la transformation émancipatrice, qui ferait sens.

Si le capitalisme est incapable de maintenir le niveau de civilisation, nous n’avons pas non plus à « l’accepter » avec des courbettes. Il faut au contraire comprendre que le capitalisme, de son côté, « accepte » de moins en moins de gens. Le besoin de formes de représentation organisée qu’éprouvent les personnes « socialement déplacées » ne s’effacera pas doucement (à l’inverse de ce qui s’est passé avec les réfugiés de la Seconde Guerre mondiale, qui furent absorbés par le « miracle économique »), il augmentera au contraire de façon massive (et pas seulement en Allemagne de l’Est). L’arithmétique du cartel sémantique et politique dominant ne peut pas leur donner la parole, elle peut seulement diriger leur parole vers les mécanismes du ressentiment nationaliste et raciste. C’est vrai : ce n’est pas la croyance en l’Etat qui est requise, mais la auto-responsabilité. Une auto-responsabilité au sens non bureaucratique d’un contre-mouvement social autonome, et non pas au sens d’une croyance hyper-autoritaire dans le marché auquel « on adhère dans la joie ».

 9782849380277

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