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Le combat d’un nouveau Lucrèce par François Châtelet [1972]

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Le combat matérialiste n’obéit dans son devoir à aucune logique, qu’elle soit identitaire ou dialectique. Il ne s’installe jamais (s’il se pose, c’est qu’il a déjà basculé dans l’idéalisme) ; il procède par interruption, par percée ; lorsqu’il énonce, c’est pour dénoncer ; il s’articule toujours sur une lutte réelle. Il prend à bras-le-corps la réalité pour tenter de la rallier à une exigence circonstancielle et décisive : celle de l’émancipation des masses, soumises à plaisir (et souvent avec plaisir) aux ordres névrotiques des chefs, grands et petits, des familles, des doctrines philosophiques, des religions et de leurs substituts actuels, les théories économiques et les partis dits politiques.

Enfin, Deleuze et Guattari posent la question qui nous hante depuis la défaite du nazisme : « Pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme s’ils s’agissait de leur salut ? ». Pourquoi tous les opprimés ne sont-ils pas des « criminels » ?

Pourquoi tous les mal-logés ne sont-ils pas des occupants illégaux ? Pourquoi les « jeunes » sans travail ne sont-ils pas tous des révolutionnaires actifs ? Pourquoi les « vieux », écrasés par leur métier, ne les rejoignent-ils pas, tant il y a d’horreur dans la répétition triste ?

Des réponses, nous en avons. Trop. Il y a les sociologies, les économies politiques, les philosophies de l’histoire, les sciences politiques… Les explications – le dépliage – foisonnent, avec leurs solutions, leurs programmes. En cette affaire, les deux seules positions qui comptent sont celles de Marx et de Freud. C’est à elles que Deleuze et Guattari s’attaquent, non pour les attaquer, mais pour leur rendre cette force que le pliage idéaliste veut leur retirer : Marx, ce n’est pas la platitude de l’économique ; Freud, ce n’est pas le sempiternel triangle de l’Œdipe.

Et quand bien même cela serait ainsi, il n’importe pas de « relire », de mettre au point des méthodes qui feraient plus plaisantes de vielles moutures ; d’apparier les textes sacrés aux travaux de l’épistémologie contemporaine. L’authentique matérialisme est violent et irrespectueux : il a congédié, une fois pour toutes, la catégorie de vérité. Allez-y de vos démonstrations, de vos statistiques ! Vous ne pourrez faire que tout ne soit emporté par la machinerie puissante du désir.

A lire L’anti-Œdipe, on commence à comprendre… Quand il mettait en vers ses agencements d’atomes, Lucrèce ne se demandait pas s’il obéissait à la piété de son temps – religieuse ou scientifique ; il s’inscrivait dans un combat ; il développait une force. L’anti-Œdipe est de même nature… La percée est faite. La deuxième Rome est moribonde. A nous de jouer.

Le Monde, vendredi 28 avril 1972

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