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Présentation de « Technique et expérience » par Ben Matsas [4/2/2017]

benjamin

J’ai préparé un petit texte que je vais vous lire.

Le sociologue Jean Baudrillard disait de Benjamin qu’il était « un de ceux qui ont le mieux survécu »[1]. En quoi a-t-il survécu, à quoi tient l’actualité de tous ces textes qui traitent des rapports entre technique, esthétique et politique ? C’est ce à quoi je vais essayer de répondre par quelques considérations philosophiques.

Là où « le fil de la tradition est rompu », tous les registres de l’expérience – éthique, esthétique, politique – sont happés par la crise : le langage (dont Arendt disait qu’il avait « perdu son pouvoir »), l’autorité (à ne pas confondre avec la domination), la politique, l’institution. Si Nietzsche avait posé le diagnostic épochal du nihilisme de l’humanité moderne, de sa « volonté de néant », Arendt s’est faite le diagnosticien de son acosmisme, à savoir la condition paradoxale d’une humanité « fuyant la Terre pour l’univers et le monde pour le Moi [le Soi] »[2] ; le mot anglais est worldlessness, absence de monde, être sans monde ou privé de monde (le mot grec ακοσμία qu’on retrouve chez Aristote a forcément un tout autre sens, à savoir le désordre[3]). Le diagnostic posé par Benjamin d’un monde « pauvre en expérience »[4] voire d’une perte irrémédiable de l’expérience rejoint celui d’Arendt pour qui l’aliénation du monde tient à une transformation de l’animal politique en animal laborans c’est-à-dire en travailleur ; en termes de Foucault, de la politique en biopolitique. En effet, l’animal laborans est « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question »[5].

Sur fond d’acosmisme « économique » et bureaucratique, de relâchement du lien social et de brutalisation des sociétés par « notre vieille ennemie, la marchandise »[6], un acosmisme politique se crée, à prétention contre-hégémonique ou « révolutionnaire » (« anticapitalisme tronqué »), des nationalismes aux fascismes et jusqu’au totalitarisme bureaucratique issu du bolchévisme[7]. En ce début de 21e siècle, le djihadisme est un nouvel acosmisme politique, hypermoderne ou « postmoderne ». Comme les mouvements fascistes et totalitaires avant lui, celui-ci procède par destruction des conditions de toute action véritable[8], par forclusion de la pluralité[9] et par dénégation (déni) de la division sociale.

Or, tant l’acosmisme « économique » des « démocraties-marchés » (Gilles Châtelet) que l’acosmisme politique du type djihadiste, bref l’acosmisme tout court en tant que condition anthropologique de nos sociétés, est battu en brèche à chaque fois que l’action institue une communauté politique, dernier exemple en date le mouvement contre la Loi travail et son monde (je renvoie ici au beau livre de Davide[10] et au débat qu’il a suscité ici même lors de sa présentation). Instituer une communauté politique, c’est, à l’instar de la « grève générale prolétarienne », mettre en place des nouvelles conditions d’expérience. Benjamin écrit : « Lorsque le corps et l’espace d’images s’interpénétreront si profondément que toute tension révolutionnaire se transformera en innervation du corps collectif, toute innervation corporelle de la collectivité en décharge révolutionnaire, alors seulement la réalité sera parvenue à cet auto-dépassement qu’appelle le “Manifeste Communiste” »[11]. Voici ce qu’en dit Susan Buck-Morss, spécialiste de Benjamin : « “Innervation” est le terme qu’emploie Benjamin pour désigner une réception mimétique du monde extérieur, réception qui est encapacitation (empowerment), par opposition à une adaptation mimétique défensive qui protège l’organisme en le paralysant et en lui retirant ses capacités d’imagination, et de ce fait toute réponse active »[12].

Sans doute la « crise anthropologique » de nos sociétés ne fait pas peur à Benjamin, contrairement à Adorno, à Horkheimer ou encore à Castoriadis (sans parler de nos amis de la « critique de la valeur »). Toute état de crise ou état critique, individuel et collectif, mental et social, n’est pas simplement destructif mais surtout productif. La crise est le temps absolument hétérogène du kairos, à savoir d’une occasion à saisir. D’après Gunther Anders l’âge atomique est un kairos pour l’ontologie[13] (théorie de l’être). Pour citer l’essai introductif à l’édition française du séminaire d’Adorno sur la métaphysique : « Des expériences métaphysiques inédites sont possibles aujourd’hui. Outre le sentiment de l’absurde, on peut par exemple, pour la première fois, grâce à la bombe atomique, avoir l’intuition du néant absolu, un néant qui n’est plus mélangé à de l’être »[14]. Outre l’ontologie et la métaphysique, la condition d’acosmisme est un kairos pour la littérature, et la science-fiction la littérature par excellence d’un monde acosmique « fuyant la Terre pour l’univers ». Je pense notamment à l’écriture, pauvre, certes, mais ô combien inventive d’un Philip K. Dick.

Alors paradoxalement, et il nous faut apprendre à survivre aux paradoxes, l’acosmisme peut être une chance, mieux un kairos. « Turbulence, tohu-bohu [confusion et désordre] des styles et des couleurs, cacophonie de tons, de trivialités énormes – bref, absence complète d’unité »[15], voici le portrait dressé par Baudelaire de la condition moderne. Comme le fait remarquer Kostas Papaïoannou, « Baudelaire rejette radicalement toute illusion d’unité »[16]. En cela il est on ne peut plus moderne, si l’on considère que « la modernité peut être conçue comme une décentration du monde et une multiplication des points de vue », que « sa logique est celle du devenir et de la multiplicité »[17].

Benjamin ne veut pas se retirer d’un processus qu’il faut bien appeler barbare en ce qu’il détruit, d’une part, l’aura de l’œuvre d’art, son « ici et maintenant », et, de l’autre, ce qu’il appelle caractère au niveau de la subjectivité. Il veut plutôt investir le processus pour le sauver, un geste par excellence messianique[18]. Benjamin cite Charlie Chaplin et Mickey Mouse où « le public reconnaît sa propre existence »[19]. Il esquisse sinon une méthode, une stratégie esthétique et politique qu’il appelle barbarie positive. Si celle-ci a échoué, et le destin personnel de Benjamin est là pour en témoigner, elle est sans doute encore à l’ordre du jour.

« S’il y a dépérissement de l’expérience acquise, la faute en revient pour une très large part au fait que les choses étant soumises à des impératifs purement utilitaires, leur forme exclut qu’on en fasse autre chose que de s’en servir ; il n’y est plus toléré le moindre superflu, ni dans la liberté des comportements ni dans l’autonomie des choses, or c’est ce superflu qui peut survivre comme un noyau d’expérience car il ne s’épuise pas dans l’instant de l’action ». C’est une citation de Minima Moralia d’Adorno[20].

Depuis l’amorce d’un processus irréversible d’aliénation du monde, « il fallait », écrit Kostas Papaïoannou, «  réduire [la nature] à une extériorité dépourvue de toute intériorité, à une simple juxtaposition de choses, et c’est face à cette nature chosifiée qu’il fallait situer l’homme, roi de la création et désormais unique et exclusif dépositaire de l’esprit »[21]. Si, pour Adorno, le penser se doit d’affirmer le primat sur le sujet de l’objet de la connaissance pour le sauver, ce qu’on peut qualifier de messianisme philosophique[22], une démarche qui consiste à sauver ou à « rédimer » (en anglais “to redeem”) l’objet technique peut être qualifiée de messianisme esthétique : soustraire un outil à la rationalité instrumentale, en faire un tout autre usage (un concept qui pour Agamben a vocation de se substituer à celui de praxis ou d’action[23]), faire d’un marteau ou d’une perceuse un instrument de musique. « Barbarie positive » que celle d’EINSTÜRZENDE NEUBATEN ou de TEST DEPT, qui, dans les années 1980, se sont appropriés les objets les plus vils d’un monde industriel déjà en déclin (en ce sens le disque de TEST DEPT avec la chorale des mineurs en grève dans le pays de Gale[24] est tout un symbole) et dont ils ont fait un usage inédit en les transformant en instruments de musique et de percussion.

Barbarie positive : pas seulement le photomontage (de John Heartfield à Hannah Köch) ou l’ARTE POVERA (« art pauvre ») mais un genre plus ou moins « confidentiel » comme la musique NOISE : faire de la musique par la manipulation technique de n’importe quelle source de bruit, comment aller plus loin dans la pauvreté et la dévalorisation ? C’est ce que ça veut dire, pour parler comme Deleuze, survivre dans le désert.

[1] Jean Baudrillard, « A cette époque le concept de révolution existait encore », Magazine littéraire Nº 399, juin 2001, p. 49

[2] Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2002, p. 39

[3] Kostas Papaïoannou, « Nature et histoire dans la conception grecque du cosmos  », La consécration de l’histoire, Paris, Champ Libre, 1983, p. 25

[4] Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté » [1933], Technique et expérience, Paris, ETEROTOPIA France, 2016, p. 95

[5] Michel Foucault, Histoire de la sexualité. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 188

[6] Guy Debord, « La marchandise comme spectacle », La société du spectacle [1967], Paris, folio, 1996, p. 35

[7] Kostas Papaïoannou, L’idéologie froide. Essai sur le dépérissement du marxisme, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967

[8] Miguel Abensour, « D’une mésinterprétation du totalitarisme et de ses effets » [2001], Pour une philosophie politique critique. Itinéraires, Paris, Sens & Tonka, 2008, pp. 167-198

[9] Etienne Tassin, Le trésor perdu. Hannah Arendt et l’intelligence de l’action politique, Paris, Payot, 1999, p. 178

[10] Davide Gallo Lassere, CONTRE LA LOI TRAVAIL ET SON MONDE. Argent, précarité et mouvements sociaux, Paris, ETEROTOPIA-FRANCE, 2016

[11] Walter Benjamin, « Le surréalisme. Le dernier instantané de l’intelligentsia européenne » [1929], Technique et expérience, Paris, ETEROTOPIA France, 2016, p. 34

[12] Susan Buck-Morss, « Esthétique anesthésique », Voir le capital. Théorie critique et culture visuelle, Paris, Les prairies ordinaires, 2010, p. 164

[13] Gunther Anders, « Le délai » [1960], La menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique, Le Serpent à Plumes, 2006, p. 255

[14] Christophe David, « MINIMA METAPHYSICA. Notes sur Adorno et le sauvetage de la métaphysique », in Theodor W. Adorno, Métaphysique. Concept et problèmes, Paris, Payot, 2006, p. 23

[15] Charles Baudelaire, « Salon de 1846 », Œuvres Complètes, La Pléiade, Paris, 1968, p. 947

[16] Kostas Papaïoannou, « Modernité et histoire », La consécration de l’histoire, Paris, Champ Libre, 1983, p. 165

[17] René Schérer, « Subjectivités hors sujet », Chimères  21, 1994

[18] Giorgio Agamben, « Le cinéma de Guy Debord », Image et mémoire. Ecrits sur l’image, la danse et le cinéma, Paris, DESCLEE DE BROUWER, 2004, p. 89

[19] Gérard Raulet, Le caractère destructeur. Esthétique, théologie et politique chez Walter Benjamin, Paris, Aubier, 1997, pp. 68-69

[20] Theodor Adorno, Minima moralia [1951], Paris, Payot, 2003, p. 49

[21] Kostas Papaïoannou, « REGNUM HOMINIS », La consécration de l’histoire, Paris, Champ Libre, 1983, p. 102

[22] « Le sujet doit donner au non-identique réparation de la violence qu’il lui a faite », Theodor W. Adorno, Dialectique négative [1966], Paris, Payot, 1978, p. 180

[23] Giorgio Agamben, L’usage des corps. HOMO SACER IV, 2, Paris, Seuil, 2015

[24] http://testdept.org.uk/discography/shoulder-shoulder

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