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Deux monologues et un texte sur Despair par Rainer Werner Fassbinder [1977-1978]

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Du désespoir et du courage de reconnaître une utopie et de s’ouvrir à elle

On ne peut pas parler du sens de la vie sans utiliser des mots erronés. Inexacts. Mais il n’y en a pas d’autres. S’il y a quelque chose, c’est du mouvement. Un beau jour s’est formé un système solaire qui n’est plus en mouvement parce que son mouvement est réglé. Pour qu’il se remette en mouvement, il faut quelque chose qui démolisse. C’est la raison pour laquelle l’homme fut inventé. Mais cela s’est fait sans plan préconçu.  Il ne nous est plus du tout permis de dire : nous sommes ici pour… Le plan des puissants s’accomplit dans notre recherche des causes qui ne fait jamais autre chose que chercher à former des systèmes de valeur, à fonder le sens. Toutes les histoires, toutes les mythologies sont les résultats de ces chaînes causales planifiées. Mais si nous détruisons maintenant les différents rouages de ce système, les forces réglées de la gravitation ne concordent plus, alors tout s’effondre. Et tout à coup il y a du mouvement et donc quelque chose. Mais nous sommes là à traîner, producteurs de valeur. Nous sommes là pour ça. Nous ne sommes pas en mesure d’accepter le contraire de ce qui est. C’est ainsi que nous ne sommes pas même à proximité de la liberté. Nous ne sommes pas libres si nous n’admettons pas la destruction comme nous acceptons le système solaire réglé qui nous fige. On en est venu là parce que l’individu ne sait pas qu’il peut avoir une fin. Je ne parle pas d’un savoir intellectuel, mais d’une certitude corporelle présente dans tout ce qu’il fait. La possibilité de comprendre cela lui est longtemps refusée, il n’en fait l’expérience corporelle que beaucoup plus tard. Si l’individu faisait le plus vite possible, de la certitude qu’il doit mourir, une certitude corporelle, alors disparaîtraient pour lui les souffrances existentielles – la haine, l’envie, la jalousie. Il n’y aurait plus de peurs. Nos relations avec les autres sont des jeux cruels, parce que nous ne voulons pas reconnaître notre fin comme quelque chose de positif. Elle est positive parce qu’elle est réelle. La fin est la vie concrète. Le corps doit comprendre la mort. J’ai passé une nuit affreuse à Brême, où je faisais une mise en scène. Un rêve de mort. Il m’a pris tout à fait au dépourvu. Ensuite j’ai eu des angoisses cardiaques et je me suis précipité chez le médecin. Je n’étais pas malade naturellement. C’est beaucoup trop tard, à vingt-six ans, que cette expérience de ma fin possible, faite dans mon sommeil, m’a atteint. Je ne pouvais plus m’en servir pour mon compte. C’est le thème de ma nouvelle pièce. Elle s’appelle Fin sans fin. Mais la destruction n’est pas le contraire de ce qui est. Il y a destruction quand cette notion n’existe plus, n’a plus de signification, quand elle prend une réalité qui la fait s’évanouir. Ce que les gens inventeront alors, ce sera passionnant.

Juin 1977

despair

Dans la vie de chaque être, il y a ce moment terrible et merveilleux, qui pénètre comme un éclair dans la conscience de certains et comme une sacro-sainte souffrance dans le subconscient du plus grand nombre, le moment où l’on reconnaît la finitude de sa propre existence. Mais, avec beaucoup de choses fausses en tête, nous avons appris à considérer comme quelque chose de juste, d’impératif, de définitif et d’immuable, beaucoup de choses fausses, beaucoup de dégouts et surtout, cette curieuse paralysie, non nécessaire mais manifestement utile, qui nous saisit en même temps que le désir d’une utopie qui nous soit propre. On nous a appris à prendre tant d’idées fausses et poisseuses pour nos propres idées que même le combat pour certaines utopies ne fait que recommencer sans cesse à admettre des moyens qui se révèlent ensuite faux – pas plus faux, non, mais exactement aussi faux que tout le reste. De même, la terrible connaissance de notre fin qui approche, au lieu de nous libérer, ce qu’en réalité elle pourrait et devrait faire, peut nous servir à consolider l’atroce jouissance de notre bonheur dans la médiocrité de la servitude. Le plaisir que pourrait offrir à chaque existence cette connaissance même, connaissance de l’ultime absence de sens et de la contingence essentielle de toute existence, précisément à partir du moment sacré où cette connaissance est acquise – ce plaisir qui aurait dû rendre à chaque existence son sens dans la liberté de la décision et une grande force dans le combat pour quelque chose de merveilleux, de possible, pour quelque chose qui, de manière constructive, donne du sens là où il n’y a pas de sens – nous n’avons pas appris à l’éprouver comme un plaisir, comme une joie joyeusement libérée, mais comme angoisse au contraire, cette angoisse qui permet de jouir de la servitude dans une joie sans joie. Cette jungle honorable ne semble posséder, en dehors de la mort volontaire, aucun chemin qui mène au dehors si ce n’est peut-être celui dont parle Despair, le chemin qui mène à la folie, que l’on peut choisir d’emprunter. Mais il en va du « pays de la folie » comme de celui de la mort, l’espoir qu’ils nous offrent peut nous satisfaire, mais c’est seulement peut-être. Et nous n’avons que des nouvelles fragmentaires de la belle anarchie qui, au « pays de la folie », doit permettre aux sensations de connaître la liberté. Un jour, quand j’exigerai de moi-même une décision, il faut espérer que j’aurai suffisamment de courage pour prendre ces chemins et ne pas succomber à la grande variété des faux-fuyants qui nous sont offerts.

1er mars 1978

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Despair – résumé d’un film qui n’autorise aucun résumé

Avant que ne fût trouvé le mot à la mode « Midlife Crisis », qui réduit en le nommant un état singulier et ouvre le champ à un facile apitoiement sur soi-même, ce qui retire à cet état son caractère peut-être réellement dangereux, beaucoup de gens ont connu dans leur vie cette période curieuse, en apparence inexplicable, où ils ne se satisfaisaient plus de ce qu’ils avaient atteint, de ce qu’ils possédaient, de leur façon apprise d’être heureux, de tout ce qui forme ce qu’on appelle le bonheur, ils voulaient rompre avec tout cela ou voulaient seulement quelque chose sans savoir quoi.

Les hommes ont tout à coup le pressant besoin d’échanger la femme qu’ils appellent la leur contre une autre, de mépriser le travail qu’ils font et qu’ils savent faire, de rêver d’îles et d’aventures, de quelconques voyages dans un quelconque pays. Inexplicable ? Absolument pas ! Ils ne peuvent tout simplement plus se défiler devant le fait que leur vie est finie, que tout ce qui va arriver à partir de maintenant sera une répétition et que leur bonheur, quel qu’il puisse être, est creusé comme une pierre par une goutte éternellement identique.

Hermann Hermann, fabricant de chocolat, émigrant venu d’une Russie qui, après douze ans passés à Berlin est plus pour lui un moka rance qu’un objet digne d’éveiller sa nostalgie, supporte particulièrement mal cette crise, lorsqu’il découvre qu’il n’est désormais plus bon à rien, si ce n’est à répéter, avec son savoir-faire, ce qu’il sait faire. Car son épouse est si parfaitement son épouse, il en a fait à ce point une partie de lui-même, que tout changement dans ce domaine serait une amputation inenvisageable. Il n’a jamais considéré par ailleurs son métier comme quelque chose de satisfaisant, de sorte qu’il n’y aurait aucun changement pour lui à le mépriser maintenant. Iles désertes, voyages vers n’importe où pour fuir devant quelque chose qui n’a rien de réel, qui n’est pas nommable, ce n’est pas l’affaire de Hermann, la terre comme une boule, qui salit les chaussures, et où les montagnes restent des montagnes, et où le soleil, n’obéissant au désir ni des uns ni des autres, fait ce qu’il a toujours fait, et où aussi la lune reste la lune et contraint les uns et les autres à laisser arriver ce qui arrive.

Des événements qui font peur peuvent bien se préparer autour de lui, cette peur ne l’aide pas non plus à sortir de sa peau, au contraire, la peau ouvre à la peur l’accès de ses pores, de sorte que, certes, pas à pas, il finit par devenir plus discret et plus prudent, mais un pas sera toujours un pas, et des pas qui sont maintenant et pour toujours des pas, ne sont pas – des pas.

Un jour ou l’autre, le désespoir s’empare d’Hermann Hermann et le pousse à commettre des actes, grâce auxquels les événements prendront le cours qu’il leur a donné, des actes qui, à partir de la prodigieuse impuissance où le réduisent les possibilités qui sont les siennes conduisent Hermann Hermann au grand changement, au refus d’être un mort vivant.

Ce désespoir et la quête douloureuse de quelque chose qui bouge, le courage de reconnaître une utopie et, aussi pauvre soit-elle, de s’ouvrir à elle, voilà ce dont je parle dans le film.

1977

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