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TRAITÉ DU LOUP DES STEPPES par Hermann Hesse

TRAITÉ DU LOUP DES STEPPES

Seulement pour les fous

Il y avait une fois un nommé Harry, au sobriquet de Loup des steppes. Il marchait sur deux jambes, portait des vêtements et était un homme, bien qu’au fond, il ne fût quand même qu’un loup des steppes. Il avait appris bien des choses comme en peuvent apprendre les gens sensés, et c’était un homme assez intelligent. Mais ce qu’il n’avait pas appris, c’est à être content de lui-même et de sa vie. Cela, il ne le pouvait pas, il était un mécontent. Probablement parce qu’au fond de son cœur il savait (ou croyait savoir) qu’en réalité il n’était pas du tout un homme, mais un loup de la steppe. Que les gens compétents essaient d’établir si jadis, avant même sa naissance, il avait été ensorcelé et transformé par magie de loup en homme, ou si, né parmi les humains, il avait été doué d’une âme de loup, ou enfin si cette conviction d’être un loup n’était chez lui qu’une maladie et une hallucination. Il est possible, par exemple, que cet homme ait été, dans son enfance, sauvage, indomptable, désordonné, que ses éducateurs se soient efforcés de détruire la bête en lui, et par là, précisément, lui aient donné la certitude qu’il n’était en réalité qu’une bête dissimulée sous un mince vernis d’éducation et d’humanité. On pourrait en discourir longuement et curieusement, et même écrire des livres là-dessus ; le Loup des steppes ne s’en trouverait pas mieux, car il lui était bien égal de savoir si le loup lui avait été incorporé par sorcellerie ou à coups de trique, ou s’il n’était qu’une hallucination de son âme. Il se moquait parfaitement de ce qu’en pensaient les autres, et lui-même, il s’en moquait bien, puisque rien de tout cela n’arriverait à extirper le loup de son être.

Notre loup des steppes avait donc la conscience, comme c’est le cas chez tous les êtres mixtes, d’être tantôt un loup, tantôt un homme ; mais, lorsqu’il était loup, l’homme veillait en lui, spectateur et juge ; et, lorsqu’il était homme, le loup observait à son tour. Par exemple, quand Harry l’homme avait une belle pensée, éprouvait une sensation noble et raffinée ou accomplissait ce qu’on est convenu de nommer une bonne action, le loup, au-dedans de lui, montrait les dents, éclatait de rire et lui prouvait avec une raillerie cinglante le ridicule de toute cette grandiloquente comédie jouée par un fauve, un carnassier qui, au fond de son cœur, savait exactement ce qui lui convenait : courir, solitaire, la steppe, se gorger de sang de temps en temps ou traquer une louve. Ainsi, vue par le loup, toute action humaine devenait férocement comique et maladroite, stupide et outrecuidante. Mais il en était de même quand Harry sentait et se conduisait en loup, quand il montrait les dents, quand il éprouvait une haine et une aversion mortelle envers tous les hommes, leurs mœurs et leurs manières hypocrites. À ce moment-là, ce qui veillait, c’était sa partie humaine ; elle observait le loup, le traitait de brute et d’animal et lui empoisonnait toutes les joies de sa nature de fauve, simple, saine et sauvage.

Donc, le Loup des steppes avait à la fois une nature humaine et une nature de fauve, tel était son destin, et il se pourrait bien que ce destin ne fût ni si singulier ni si rare. Il existe bon nombre d’hommes qui ont en eux quelque chose du chien ou du renard, du poisson, ou du serpent, sans pour cela subir des difficultés particulières. Chez ceux-là, l’homme et le renard, l’homme et le poisson vivent côte à côte ; aucun ne fait souffrir l’autre, au contraire, ils s’entraident même ; certains hommes dont on envie la destinée doivent leur bonheur au singe ou au renard qu’ils recèlent plutôt qu’à l’être humain. C’est une chose bien connue de tous. Chez Harry, par contre, l’homme et le loup ne cohabitaient pas paisiblement, et, bien loin de s’entraider, menaient perpétuellement entre eux une lutte à vie et à mort ; l’un ne vivait que pour faire enrager l’autre, et, lorsque deux êtres, dans le même sang et la même âme, se haïssent mortellement, ce n’est pas une existence heureuse. Enfin tout homme a son destin, et aucun n’est facile.

Tel était le sort du Loup des steppes, et l’on peut facilement s’imaginer que la vie de Harry n’était pas précisément agréable. Ce qui ne veut pas dire qu’il ait été tout particulièrement malheureux (bien que lui-même en fût persuadé, car chacun de nous tient ses souffrances pour les plus cruelles de toutes). C’est une chose qu’on ne devrait dire de personne. Même celui qui n’a pas de loup en lui n’est pas forcément heureux. Cependant la vie la plus douloureuse a encore ses heures ensoleillées et ses petites fleurs de bonheur parmi les sables et les pierres. Il en était ainsi pour le Loup des steppes. La plupart du temps, on ne saurait le nier, il souffrait et pouvait aussi faire souffrir les autres, notamment ceux qui l’aimaient et qu’il aimait. Car tous ceux qui lui donnaient leur amour ne voyaient d’ordinaire en lui qu’un seul côté. Certains l’aimaient comme un homme fin, personnel et intelligent, et se montraient horrifiés et déçus quand ils découvraient en lui le loup. Mais ils ne pouvaient faire autrement que le découvrir parce que Harry, comme tout être, désirait qu’on l’aimât tout entier et ne voulait pas camoufler ni truquer le loup, surtout aux yeux de ceux à l’amour desquels il tenait le plus. Mais d’autres, justement, aimaient en lui le fauve, l’essence libre, sauvage, indomptable, dangereuse, puissante, et ceux-là, à leur tour, subissaient le désappointement le plus cuisant, quand le loup farouche et furieux se trouvait encore, par-dessus le marché, être un homme, quand il éprouvait la nostalgie de la tendresse et de la douceur, qu’il voulait entendre Mozart, lire des vers et nourrir un idéal humain. Ceux-là, pour la plupart, étaient les plus déçus et les plus irrités, et c’est ainsi que le Loup des steppes empoisonnait de sa dualité et de sa disparité tous les destins qu’il frôlait.

Celui qui croit maintenant connaître Harry et s’imaginer sa vie lamentable et déchirée se trompe cependant, car il est encore loin de tout savoir. il ignore qu’il y avait chez lui (car il n’y a pas de règle sans exceptions, et un seul pécheur, parfois, est plus cher à Dieu que quatre-vingt-dix-neuf justes) d’exceptionnels instants de bonheur et qu’il lui arrivait de sentir, de penser, de humer en lui l’homme au le loup pur et entier, et que, parfois même, à de rares heures, tous deux faisaient la paix et vivaient en amour ; non pas que l’un dormait tandis que l’autre veillait ; non, ils s’encourageaient et se complétaient mutuellement.

Dans la vie de cet homme, comme partout au monde, le quotidien, l’accoutumé, l’admis et le régulier ne paraissaient quelquefois exister que pour cesser d’être, pour vivre, çà et là, la durée d’une pause brève, pour éclater et faire place à l’extraordinaire, au miracle, à la grâce. Ces heures rares de bonheur arrivaient-elles à compenser et à adoucir le sort pitoyable du Loup des steppes, de sorte que douleur et félicité s’équilibraient en fin de compte ? Peut-être même ce bonheur fugace, mais intense, absorbait-il toutes les souffrances et laissait-il un surcroît ? Ce sont là de ces problèmes sur lesquels les oisifs peuvent rationner à loisir. Le Loup lui-même les ressassait bien souvent en ses jours désœuvrés.

À cela, il faut encore ajouter une chose. Il existe un assez grand nombre de gens de la même espèce que Harry ; beaucoup d’artistes notamment appartiennent à cette catégorie. Ces hommes ont tous en eux deux âmes, deux essences ; le divin et le diabolique, le sang maternel et le sang paternel, le don du bonheur et le génie de la souffrance coexistent et inter-existent en eux aussi haineusement et désordonnément que le loup et l’homme en Harry. Ces êtres-là, dont la vie est des plus inquiètes, éprouvent parfois à leurs rares instants de joie une si indicible beauté et intensité, l’écume du moment jaillit si haut et si aveuglante au-dessus de la mer de souffrance que ce bonheur éclatant et bref, en rayonnant effleure et séduit les autres. C’est ainsi que naissent, écume éphémère et précieuse au-dessus de l’océan des douleurs, toutes ces œuvres d’art par lesquelles un seul homme qui souffre s’élève si haut, pour une heure au-dessus de son propre sort que sa félicité rayonne comme un astre et, à tous ceux qui la voient, apparaît comme une éternité, comme leur propre rêve de bonheur. Tous ces hommes, quels que soient les noms que portent leurs actes et leurs œuvres, n’ont pas, au fond, de vie proprement dite ; leur vie n’est pas une existence : elle n’a pas de forme, ils ne sont pas héros, artistes ou penseurs, de la même façon dont d’autres sont juan, médecins, professeurs ou cordonniers ; leur vie est un mouvement, un flux éternel et poignant, elle est misérablement, douloureusement déchirée et apparaît insensée et sinistre, si l’on ne consent pas à trouver son sens dans les rares émotions, actions, pensées et œuvres qui resplendissent au-dessus de ce chaos. C’est parmi les hommes de cette espèce qu’est née l’idée horrible et dangereuse que la vie humaine tout entière n’est peut-être qu’une méchante erreur, qu’une fausse-couche violente et malheureuse de la Mère des générations, qu’une tentative sauvage et lugubrement avortée de la Nature. Mais c’est aussi parmi eux qu’est née cette autre idée, que l’homme n’est peut-être pas uniquement une bête à moitié raisonnable, mais un enfant des dieux destiné à l’immortalité.

Toute espèce d’êtres humains possède ses marques distinctives, ses insignes, ses vertus, ses vices, son péché mortel. Une des caractéristiques du Loup des steppes était d’être un homme nocturne. Il craignait le jour qui ne lui était pas propice, ne lui avait jamais apporté rien de bon. Jamais, en aucun matin de sa vie, il ne fut vraiment joyeux. Jamais, à aucune heure avant midi, il ne fit une bonne action, n’eut une bonne pensée capable de donner de la joie aux autres et à lui-même. Ce n’est que dans le courant de l’après-midi qu’il se réchauffait lentement, et, seulement vers le soir, en ses bons jours, il s’animait, devenait fécond et, parfois, ardent et joyeux. Cette particularité se rattachait d’ailleurs à ce besoin profond et passionné de solitude et d’indépendance qu’aucun homme n’éprouva jamais plus que lui. Dans sa jeunesse, quand il était encore pauvre et peinait pour gagner son pain, il préférait crever de faim et porter des vêtements déchirés uniquement pour sauver une parcelle d’indépendance. Jamais il ne se vendit, ni pour de l’argent ni pour du confort, ni aux femmes ni aux puissants ; cent fois, il rejeta et refusa ce qui, aux yeux de tous, était bénéfice et bonheur, pour garder en revanche sa liberté. Aucune idée ne lui était plus horrible et plus haïssable que celle de devoir un jour remplir une fonction, suivre un immuable emploi du temps, obéir aux autres. Un bureau, un comptoir, un office lui étaient exécrables comme la mort, et ce qui pouvait lui arriver de plus affreux en rêve, c’était d’être prisonnier dans une caserne. À toutes ces conditions, il ne pouvait souscrire, souvent au prix de grands sacrifices. C’est là qu’étaient sa force et sa vertu, c’est là qu’il était incorruptible et inébranlable, que son caractère était ferme et rigide. Mais à cette vertu se trouvaient liés étroitement son destin et sa souffrance. Il lui arriva ce qui arrive à tous : ce qu’il cherchait et poursuivait obstinément, par un besoin inné de sa nature, lui fut donné, mais au-delà de ce qui est bon pour un humain. Ce qui fut d’abord son rêve et son bonheur devint ensuite son amer destin. L’homme puissant périt par la puissance ; le cupide, par l’argent ; l’humble, par la servitude ; le jouisseur, parla volupté. Le Loup des steppes, lui, périt par l’indépendance. Il avait atteint son but : personne ne le commandait, il n’avait à se soumettre à personne, il disposait librement de lui. Car tout homme fort atteint inévitablement ce que lui fait chercher un besoin véritable.

Mais, lorsque, enfin, il se sentit absolument libre, Harry s’aperçut soudain que sa liberté était une mort, qu’il était resté seul, que le monde le laissait lugubrement tranquille, qu’il ne se souciait plus des hommes ni de lui-même, qu’il étouffait lentement dans une atmosphère toujours plus rare de vide et d’isolement. La solitude et l’indépendance avaient cessé d’être son désir et son but pour devenir son or et sa condamnation ; le vœu magique était formulé et ne pouvait être repris ; cela ne servait plus à rien de tendre les mains, d’être plein de désir et de bonne volonté, prêt à l’attachement et à la communauté : maintenant, on le laissait seul. Non pas qu’il fut haï ou évité des hommes. Au contraire, il avait beaucoup d’amis. Bien des gens avaient de l’estime pour lui. Mais ce n’était toujours que de la sympathie et de la bienveillance ; on l’invitait, on lui faisait des cadeaux, on lui envoyait des lettres charmantes, mais personne ne se rapprochait de lui, n’engageait un lien, n’avait l’aptitude et le désir de partager sa vie. Il était entouré maintenant de l’air du solitaire, de cette atmosphère silencieuse, de ce dépouillement du monde environnant, de cette inaptitude aux relations humaines, contre lesquelles ne pouvaient lutter aucune volonté ni aucune nostalgie.

C’était un des signes les plus caractéristiques de sa vie, Un autre était d’appartenir aux suicidés. Précisons cette expression : il est faux de n’appeler suicidés que ceux qui se suppriment réellement. Parmi ceux-là, il s’en trouve beaucoup qui, en quelque sorte, ne deviennent des suicidés que par hasard et n’ont pas nécessairement le suicide dans le sang. Parmi les hommes sans personnalité, sans empreinte puissante, sans destinée, il en est qui périssent de leur propre main, sans pour cela, de par leur sceau et leur empreinte, appartenir au type des suicidés ; par contre, parmi ceux qui, par essence, appartiennent aux suicidés, beaucoup, la plupart même, ne se suppriment pas en réalité. Le propre du « suicidé » – et Harry l’était – n’est pas de se trouver forcément en relations constantes avec la mort, mais de sentir son moi, à tort ou à raison n’importe, comme un germe particulièrement dangereux, douteux, menaçant et menacé de la nature ; c’est de se croire toujours exposé au danger, comme s’il se trouvait sur la pointe extrême d’un rocher d’où la moindre poussée du dehors et la moindre faiblesse du dedans peuvent suffire à le précipiter dans le vide. On reconnaît ces hommes à une ligne de destin qui prouve que, pour eux, le genre de mort le plus vraisemblable est le suicide, du moins dans leur imagination. Cet état d’âme, qui se manifeste presque toujours dans leur première jeunesse et ne les quitte pas de toute leur vie, n’est pas conditionné par une trop faible vitalité ; au contraire, on trouve parmi les suicidés des natures extraordinairement tenaces, avides et même téméraires. Mais, de même qu’il est des tempéraments chez qui la moindre indisposition provoque la fièvre, de même, chez ceux que nous appelons suicidés et qui sont toujours infiniment sensibles et impressionnables, le moindre bouleversement provoque l’abandon à l’idée de la mort. Si nous avions une science possédant l’audace et le sentiment de responsabilité nécessaires pour s’occuper des hommes et non seulement du mécanisme des phénomènes vitaux, si nous avions quelque chose comme une anthropologie, comme une psychologie, ces faits seraient connus de tous.

Ce que nous avons dit ici des suicidés n’est, bien entendu, que superficiel ; c’est de la psychologie, donc une partie de la physique. Au point de vue métaphysique, la question est différente et beaucoup plus claire, car elle nous présente les suicidés comme des êtres qui se sentent coupables du péché d’individualisation, comme des âmes qui ne croient plus avoir pour but de leur vie leur développement et leur achèvement, mais leur absorption, leur retour à la Mère, à Dieu, au Tout. De ceux-là, beaucoup sont absolument incapables d’accomplir le geste du suicide réel, dans lequel ils ont profondément reconnu le péché. Cependant, ils nous apparaissent quand même comme des suicidés, puisque la libératrice, pour eux, est la mort et non pas la vie ; qu’ils sont prêts à la rejeter, à l’abandonner, à l’étreindre et à retourner au commencement.

De même que toute force peut devenir une faiblesse (doit même le devenir dans certaines circonstances), de même le suicidé typique peut, lui, faire de sa faiblesse apparente une force et un appui, et c’est ce qu’il fait très souvent.

Ce cas était celui de Harry, le Loup des steppes. L’idée que le chemin de la mort lui était accessible à n’importe quel moment, il en fit comme des milliers de ses semblables, non seulement un jeu d’imagination d’adolescent mélancolique, mais un appui et une consolation. Il est vrai que tout bouleversement, toute souffrance, toute situation défavorable provoquaient immédiatement en lui, comme en tous ceux de son espèce, le désir de s’y soustraire par la mort. Mais, peu à peu, il transforma ce penchant en philosophie utile à la vie. L’accoutumance à l’idée que cette sortie de secours lui était toujours ouverte lui donnait de la force, le rendait curieux de goûter les douleurs et les peines, et, lorsqu’il se sentait bien misérable, il lui arrivait d’éprouver une sorte de joie féroce : « Je suis curieux de voir combien un homme est capable de supporter. Si j’atteins à la limite de ce qu’on peut encore subir, eh bien, je n’ai qu’à ouvrir la porte et je serai sauvé ! » Il existe beaucoup de suicidés qui puisent dans cette idée des forces extraordinaires.

D’autre part, ils connaissent tous la lutte contre la tentation de la mort volontaire. Chacun d’eux, dans quelque recoin de son âme, sait fort bien que le suicide n’est qu’une sortie de secours piteuse et illégitime, et qu’il est plus beau et plus noble de se laisser vaincre et abattre par la vie elle-même que par sa propre main. Cette science, cette conscience du péché dont la source est la même que celle d’où découlent les remords des onanistes, oblige la plupart des « suicidés » à une lutte perpétuelle contre leur tentation. Ils luttent comme le kleptomane contre son vice. Le Loup des steppes, lui aussi, était accoutumé à cette lutte pour laquelle il s’était servi des armes les plus diverses. Finalement, à l’âge de quarante-sept ans environ, il lui vint une idée heureuse et non dénuée d’humour, qui l’égaya souvent. Il fixa à son cinquantième anniversaire le jour où il pourrait se permettre le suicide. Ce jour-là, décida-t-il, il serait libre d’utiliser la sortie de secours ou de n’en rien faire, selon son humeur. Qu’il arrivât donc n’importe quoi, maladie, misère, amertume, souffrance, tout avait un terme fixé, ne pouvait durer au maximum que ces quelques années, ces quelques jours, dont le nombre allait diminuant. En effet, il supportait maintenant avec plus d’aisance certains maux qui jadis l’avaient torturé plus longuement et plus profondément, l’avaient même parfois bouleversé jusqu’au fond de son être. Lorsque, pour une raison quelconque, il se sentait particulièrement mal, jusqu’à l’isolement, à l’appauvrissement, à la dévastation de sa vie, s’ajoutaient encore des souffrances ou des pertes supplémentaires, il était libre de dire aux douleurs : « Attendez donc deux ans encore, et je serai votre maître ! » Il s’abandonnait amoureusement à l’idée de son cinquantième anniversaire ; tandis que, ce matin-là, arriveraient les lettres et les félicitations, lui, sûr de son rasoir, prendrait congé de ses souffrances et fermerait la porte derrière lui. Il s’en moquerait bien, alors, de la goutte qui rongeait ses os, de la mélancolie, des migraines et des maux d’estomac !

Il reste encore à expliquer un phénomène particulier du Loup des steppes, et notamment ses rapports singuliers avec le bourgeoisisme, en faisant remonter ces manifestations aux lois fondamentales. Et, puisque l’occasion s’en présente d’elle-même, prenons donc le bourgeoisisme comme point de départ. Le Loup des steppes, en raison de sa propre conception, se trouvait absolument hors du monde bourgeois, puisqu’il ne connaissait ni vie de famille ni ambition sociale. Il se sentait exclusivement comme un être à part, tantôt comme un maniaque et un solitaire morbide, tantôt comme un individu aux aptitudes géniales, au-dessus des normes mesquines de la vie quotidienne. En toute conscience, il méprisait le bourgeois et se félicitait de n’en être pas un. Cependant, sous maint rapport, il vivait fort bourgeoisement, il avait de l’argent à la banque et secourait des parents pauvres ; il s’habillait sans recherche, mais convenablement et sobrement ; il cherchait à vivre en paix avec la police, le fisc et autres puissances. En outre une nostalgie profonde et secrète l’attirait continuellement vers le petit monde bourgeois, vers les pensions de famille tranquilles et convenables, aux jardins proprets, aux escaliers astiqués, et à toute cette modeste atmosphère d’ordre et de décence. Il lui plaisait de cultiver ses petits vices et ses extravagances, de se sentir en maniaque ou en génie, mais il ne séjournait, ne demeurait jamais, pour ainsi dire, dans les régions de la vie où le bourgeoisisme n’existe plus. Il ne se sentait chez lui ni dans l’atmosphère des hommes violents et exceptionnels, ni dans celle des criminels et des déclassés, et continuait à habiter la province bourgeoise, à entretenir des relations quelconques, fût-ce celle du contraste et de la révolte, avec ses normes et son atmosphère. En outre, il avait reçu l’éducation d’un milieu petit- bourgeois et il en avait conservé une foule de notions et de concepts. En principe, il n’avait pas le moindre grief contre la prostitution, mais, en pratique, il aurait été incapable de prendre une fille au sérieux et de la considérer réellement comme une égale. Il pouvait aimer comme son frère un criminel politique, un révolutionnaire, un séducteur intellectuel honni par l’Etat et la société, mais, sur l’assassin, le bandit, le voleur, il n’aurait su que s’apitoyer le plus bourgeoisement du monde.

De cette façon, une moitié de son être reconnaissait et confirmait toujours ce que niait et combattait l’autre. Elevé dans une maison bourgeoise et intellectuelle, selon des mœurs et des règles strictes, il y était toujours resté attaché par une partie de son âme, même après s’être, depuis longtemps, individualisé au-delà des limites du bourgeoisisme, après s’être délivré des croyances et des idéals bourgeois.

Le bourgeoisisme lui-même, en tant qu’état humain qui subsiste à perpétuité, n’est pas autre chose qu’une aspiration à la moyenne entre les innombrables extrêmes et antipodes de l’humanité. Prenons pour exemple une de ces paires de contrastes telle que le saint et lebdébauché, et notre comparaison deviendra immédiatement intelligible. L’homme a la possibilité de s’abandonner absolument à l’esprit, à la tentative de pénétration du divin, à l’idéal de la sainteté. Il a également la possibilité inverse de s’abandonner entièrement à la vie de l’instinct, aux convoitises de ses sens, et de concentrer tout son désir sur le gain de la jouissance immédiate. La première voie mène à la sainteté, au martyre de l’esprit, à l’absorption en Dieu. La seconde mène à la débauche, au martyre des sens, à l’absorption en la putrescence. Le bourgeois, lui, cherche à garder le milieu modéré entre ces deux extrêmes. Jamais il ne s’absorbera, ne s’abandonnera ni à la luxure ni à l’ascétisme ; jamais il ne sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la conservation du moi ; il n’aspire ni à la sainteté ni à son contraire, il ne supporte pas l’absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir ; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orages ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais aux dépens de cette intensité de vit et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu. On ne peut vivre intensément qu’aux dépens du moi. Le bourgeois, précisément, n’apprécie rien autant que le moi (un moi qui n’existe, il est vrai, qu’à l’état rudimentaire). Ainsi, au détriment de l’intensité, il obtient la conservation et la sécurité ; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience ; au lieu de la volupté, le confort ; au lieu de la liberté, l’aisance ; au lieu de l’ardeur mortelle, une température agréable. Le bourgeois, de par sa nature, est un être doué d’une faible vitalité, craintif, effrayé de tout abandon, facile à gouverner. C’est pourquoi, à la place de la puissance, il a mis la majorité ; à la place de la force, la loi ; à la place de la responsabilité, le droit de vote.

Il est clair que cet être pusillanime, en quelque grande quantité qu’il existe, est incapable de se maintenir, qu’en raison de ses facultés il ne peut jouer dans le monde un autre rôle que celui d’un troupeau de brebis entre des loups errants. Néanmoins, nous voyons que, aux périodes de domination des natures puissantes, le bourgeois, bien qu’opprimé, ne reste jamais sur le carreau et parfois paraît même régir le monde. Comment est-ce possible ? Ni la quantité numérique du troupeau, ni la vertu, ni le sens commun, ni l’organisation ne seraient assez puissants pour le sauver de la mort. Aucune médecine au monde ne saurait garder en vie celui dont la force vitale, dès l’abord, est à ce point affaiblie. Cependant le bourgeoisisme existe, il est fort, il prospère. Pourquoi ?

La réponse est : grâce aux Loups des steppes. En effet, la puissance de vie du bourgeoisisme ne se base aucunement sur les facultés de ses membres normaux, mais sur celles des outsiders extrêmement nombreux, qu’il est capable de contenir par suite de l’indétermination et de l’extensibilité de ses idéals. Il demeure toujours dans le monde bourgeois une foule de natures puissantes et farouches. Notre Loup des steppes Harry en est un exemple caractéristique. Lui, qui a évolué vers l’individualisme bien au-delà des limites accessibles au bourgeois, lui qui connaît la félicité de la méditation, ainsi que les joies moroses de la haine et de l’horreur de soi lui qui méprise la loi, la vertu et le sens commun, ‘est pourtant un détenu du bourgeoisisme et ne saurait s’en évader. C’est ainsi que s’accumulent autour de la masse fondamentale du bourgeoisisme proprement dit de vastes couches d’humanité, des milliers de vies et d’intelligences dont chacune, bien qu’échappée à l’élément bourgeois et destinée à l’absolu, se rattache encore à l’existence bourgeoise par des sentiments infantiles – infectée en partie par sa décroissance de vitalité, elle continue à lui appartenir, à la servir et à la magnifier. Car le mot d’ordre du bourgeoisisme est le principe inverti des forts – celui qui n’est pas contre moi est pour moi.

Si c’est à ce point de vue-là que nous envisageons l’âme du Loup des steppes, il nous paraît destiné à être un non-bourgeois par le degré même qu’atteint son individualité, car toute individualisation poussée à l’extrême se tourne contre le moi et tend à le détruire. Nous voyons qu’il a en lui des penchants violents à la sainteté comme à la débauche, mais qu’une faiblesse ou une indolence quelconque l’empêche de faire le saut dans l’espace universel, libre et farouche, et le laisse attaché à la lourde constellation maternelle du bourgeoisisme. Telle est sa place dans l’univers, tel est son enchaînement. La plupart des intellectuels, le plus grand nombre des artistes appartiennent à ce type. Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique ; tous les autres se résignent et consentent à des compromis, méprisent le bourgeoisisme et pourtant lui appartiennent, le renforcent, le glorifient, puisque, finalement, ils sont forcés de le réaffirmer afin de pouvoir vivre. Il en résulte pour ces innombrables existences non pas une grandeur tragique, mais un désastre et une infortune dont l’enfer même attise et féconde le talent. Les rares êtres qui s’y arrachent se retrouvent dans l’absolu et périssent admirablement, ce sont les tragiques ; leur nombre est restreint. Mais les autres, les enchaînés, dont les talents sont souvent fort honorés par la bourgeoisie, voient s’ouvrir devant eux un troisième royaume, un monde imaginaire, mais souverain : l’humour. Aux loups des steppes inapaisés, qui souffrent perpétuellement et terriblement, à qui est refusée la force nécessaire au tragique, au brisement dans l’espace étoilé, qui se sentent destinés à l’absolu et pourtant ne sont pas en état d’y vivre : à ceux-là, quand leur esprit est vivifié et assoupli par la souffrance se présente la voie conciliatrice de l’humour. L’humour reste en quelque sorte bourgeois, bien que le bourgeois véritable soit incapable de le comprendre. L’idéal disparate et enchevêtré de tous les loups des steppes se réalise dans sa sphère imaginaire : il devient possible non seulement d’accepter à la fois le débauché et le saint, de rapprocher les pôles opposés, mais aussi d’intégrer le bourgeois dans cette affirmation.

Il est facile au possédé divin d’admettre le criminel, et inversement ; mais, à eux deux et à tous les autres absolus, il est impossible d’admettre en outre le bourgeoisisme, cette moyenne neutre et tiède. Seul l’humour, trouvaille splendide des êtres entravés dans leur destination de grandeur, des presque-tragiques, des malheureux trop bien doués, seul l’humour (création la plus singulière et peut-être la plus géniale de l’humanité) réalise cette chose impossible, juxtapose et unit toutes les sphères humaines sous les radiations de ses prismes. Vivre au monde comme si ce n’était pas le monde, estimer la loi et rester pourtant au- dessus d’elle, posséder « comme si l’on ne possédait pas », renoncer comme si on ne renonçait pas, toutes ces exigences courantes et si souvent formulées de la science de vivre, seul l’humour est en état de les réaliser.

Et, si le Loup des steppes, à qui ne manquent point les dons et les facultés nécessaires, réussissait encore, dans le dédale étouffant de son enfer, à bouillir, à mettre en fermentation avec sa sueur ce philtre magique, alors il serait sauvé. Pour ce faire, il lui manque encore bien des choses. Mais l’espoir et la possibilité existent. Que ceux qui l’aiment lui souhaitent ce sauvetage ! Ses souffrances deviendraient supportables, fécondes même, et, bien que lié pour toujours à la bourgeoisie, ses rapports avec elle, aimants ou haineux, perdraient leur sentimentalité, et son enchaînement à ce monde cesserait de le torturer comme une perpétuelle honte.

Pour atteindre à ce but, ou pour, en fin de compte, oser quand même le saut dans l’infini, ce Loup des steppes devrait être une bonne fois placé en face de lui-même, pénétrer du regard son propre chaos, devenir pleinement conscient de son être. Son existence problématique se révélerait alors à ses yeux dans toute son inaltérabilité, et il lui deviendrait impossible à l’avenir de continuer, encore et toujours, à fuir l’enfer de ses sens pour se réfugier dans des consolations sentimentales et philosophiques, abandonnant de nouveau ces dernières pour recourir à l’ivresse aveugle de ses instincts de fauve. Le loup et l’homme seraient obligés de se reconnaître réciproquement sans camouflages sentimentaux, de se regarder, nus, entre les deux yeux. Ou bien ils éclateraient et divorceraient pour toujours, de sorte qu’il n’y aurait plus de Loup des steppes, ou bien ils feraient un mariage de raison, à la lumière de l’humour levant.

Il se peut qu’un jour Harry se voie placé devant cette dernière possibilité. Il se peut qu’un jour il apprenne à se connaître, soit qu’il lui tombe sous la main un de nos petits miroirs, soit qu’il rencontre les immortels ou trouve dans un de nos théâtres magiques ce dont il a besoin pour affranchir son âme dépareillée. Des milliers de chances semblables l’attendent, son destin les attire irrésistiblement, tous les outsiders du bourgeoisisme vivent dans l’atmosphère de ces possibilités magiques. Un rien suffit et c’est le coup de foudre.

De tout cela, le Loup des steppes se rend fort bien compte, même s’il ne lui arrive jamais de parcourir ce sommaire de sa biographie intérieure. Il prévoit sa place dans l’édifice universel, il pressent et connaît les immortels, il devine et craint la possibilité d’une rencontre avec lui-même, il sait l’existence de ce miroir où de se mirer il a un besoin si violent, une peur si mortelle.

À la fin de notre étude, il nous reste à nous affranchir d’une dernière fiction, d’une feinte consciente. Toutes les « explications », toute la psychologie, toutes les tentatives de compréhension nécessitent toujours des expédients, des théories, des mythologies, des mensonges ; un auteur convenable ne devrait pas omettre, à la fin d’une démonstration, d’élucider ces mensonges dans la mesure du possible. Quand je dis « en haut » et « en bas », c’est déjà là une affirmation qui doit être expliquée, car il n’existe de haut et de bas que dans la pensée, que dans l’abstraction. La vie elle-même ne connaît pas de hauts et de bas.

Bref, le Loup des steppes n’existe qu’à l’état de fiction. Quand Harry se sent un homme-loup et se croit composé de deux éléments hostiles et opposés, ce n’est qu’un mythe simplificateur. Harry n’est pas le moins du monde un homme-loup, et, si nous avons, apparemment sans le remarquer, accepté ce mensonge inventé et cru par lui-même, si nous avons effectivement cherché à l’envisager et à l’interpréter comme un être double, ce n’est que dans l’espoir d’être mieux compris ; nous avons profité d’une erreur que, maintenant, nous tâcherons de corriger.

La division en homme et en loup, en esprit et instinct, au moyen de laquelle Harry cherche à se rendre son sort plus intelligible est une simplification grossière, une violation du réel en faveur d’une explication plausible, mais erronée, des contrastes que l’homme découvre en lui- même et qui lui paraissent être la source de ses souffrances assez considérables. Harry trouve en son être un « homme », c’est-à-dire un monde de pensées, de sentiments, de culture, d’une nature domptée et sublimée ; à côté, il trouve en lui un « loup », c’est-à-dire un sombre univers de sens, de sauvagerie, de cruauté, d’essence brutale et non sublimée. Malgré cette répartition, apparemment si nette, de son être, en deux sphères réciproquement hostiles, il lui est déjà arrivé à plusieurs reprises de voir l’homme et le loup se supporter pendant des périodes, pendant des instants bienheureux. Si Harry voulait, à chaque moment isolé de sa vie, à chacune de ses sensations, essayer d’établir la part de l’homme et la part du loup, il se verrait aussitôt acculé à une impasse, et toute sa belle théorie d’homme loup volerait en éclats. Car aucun homme, pas même le Nègre, pas même l’idiot, ne possède une nature si agréablement simple qu’il soit possible de l’envisager comme la somme de deux ou trois éléments principaux ; et vouloir expliquer en fin de compte par cette division naïve en loup et en homme quelqu’un d’aussi différencié que Harry est une tentative décidément enfantine. Harry ne procède pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Sa vie oscille (comme celle de chacun) non pas entre deux pôles, comme, par exemple, l’instinct et l’esprit, ou le débauché et le saint, mais entre des milliers de contrastes, entre d’innombrables oppositions.

Nous ne devons pas nous étonner qu’un homme aussi renseigné et intelligent qu’Harry puisse se prendre pour un « loup des steppes », qu’il croie pouvoir faire tenir la structure complexe et riche de sa vie dans une formule aussi simple, brutale et primitive, L’homme n’est point capable de penser dans une grande mesure, et même le plus cultivé, le plus intelligent d’entre les humains ne voit le monde et surtout il se voit lui-même qu’à travers les lunettes de formules naïves, simplifiantes et falsificatrices. Car c’est, à ce qu’il parait, un besoin inné et obligatoire de tous les êtres de se représenter leur moi comme une unité. Aussi fréquemment, aussi profondément que soit ébranlée cette illusion, elle se reforme et se consolide toujours immédiatement. Le juge, qui est assis en face de l’assassin et le regarde dans les yeux, l’entend parler un instant de sa propre voix (de la voix du juge) et retrouve toutes les émotions, les facilités, les possibilités du criminel en son for intérieur, mais, un moment après, il redevient juge, rentre dans l’écorce de son moi illusoire, fait son devoir et condamne l’assassin à la peine de mort. Quand, dans les âmes humaines douées d’une organisation délicate, éclôt la prescience de leur multiplicité, quand elles brisent, comme tous les génies, l’illusion de l’unité individuelle et se sentent une multitude, un faisceau de moi disparates, elles n’ont qu’à l’exprimer pour que la majorité les enferme, appelle au secours la science, constate la schizophrénie et protège l’humanité contre l’appel à la vérité sortant de la bouche de ces malheureux. Mais à quoi bon perdre des mots, à quoi bon dire des choses que chaque être pensant doit savoir lui-même, mais qu’il n’est pas d’usage d’exprimer ? Par conséquent, lorsqu’un homme s’enhardit à étendre l’unité illusoire de son moi à la dualité, il est déjà presque un génie, ou du moins une rare et intéressante exception. En réalité, aucun moi, même le plus naïf, n’est une unité, mais un monde extrêmement divers, un petit ciel constellé d’astres, un chaos de formes, d’états, de degrés, d’hérédités et de possibilités. Le fait que chacun aspire à considérer ce chaos comme une unité et parle de son moi comme d’une manifestation simple, fixe, nettement délimitée, paraît être une erreur inhérente à tout être humain, même supérieur, une nécessité de la vie comme la nutrition et la respiration.

Cette nécessité repose sur une simple transmission. De corps, chaque homme est un ; d’âme, jamais. La poésie, même la plus raffinée, opère selon l’usage avec des personnages apparemment entiers, apparemment indivis. En poésie, les gens du métier, les experts apprécient surtout le drame, et à bon escient, car il offre (ou pourrait offrir) la plus grande possibilité de représenter le moi comme une multiplicité – si l’on ne voyait s’y opposer l’évidence grossière, qui représente chacun des personnages comme étant un, parce qu’il est compris dans un corps immuablement unique, incomplexe, isolé. C’est pourquoi l’esthétique naïve apprécie le plus le drame dit drame à caractères, où chaque figure se dessine bien nettement, bien à part, comme une unité. Peu à peu et de loin, éclôt en quelques-uns la prescience que tout cela n’est peut-être qu’une esthétique superficielle et à bon marché, que nous faisons fausse route en appliquant à nos grands dramaturges les notions de beauté antiques. Bien qu’admirables, elles ne nous sont pas innées, mais simplement serinées, ces notions de l’Antiquité qui, la première, prenant toujours pour point de départ le corps visible, a inventé la fiction du moi, de l’individu. Cette notion est absolument inconnue aux poèmes de l’Inde ancienne ; les héros des épopées hindoues ne sont pas des personnes, mais des faisceaux de personnes, des séries d’incarnations. Et, dans notre monde moderne, il y a des œuvres qui essaient, probablement sans que l’auteur lui-même s’en rende pleinement compte, de représenter derrière les voiles des personnages et des caractères une multiplicité d’âme. Que celui qui veut comprendre ce fait se décide une fois à envisager les figures d’un pareil poème non pas comme des êtres singuliers, mais comme des parties, des faces, des aspects divers d’une unité supérieure (par exemple l’âme du poète). Celui qui considère ainsi le Faust voit se former de Faust, de Méphisto, de Wagner et de tous les autres, une unité, un « sur-personnage » : c’est seulement dans cette unité supérieure, et non dans les figures isolées, que se trouve quelque allusion à la véritable essence de l’âme. Quand Faust dit le mot fameux, si populaire parmi les maîtres d’école, admiré avec un frisson par les philistins : « Deux âmes, hélas ! habitent en ma poitrine ! » il oublie le Méphisto et toute la foule d’autres âmes que sa poitrine héberge également.

Notre Loup des steppes, lui aussi, croit porter dans son sein deux âmes (l’homme et le loup), et son sein, déjà, s’en trouve assez mal. La poitrine, le corps ne font qu’un, mais les âmes qui y habitent ne sont ni deux ni cinq, elles sont innombrables ; l’homme est un bulbe formé de centaines de pellicules, une texture tissée de milliers de fils. Dans l’Asie ancienne, on l’avait reconnu, on s’en rendait exactement compte, et le Yoga bouddhiste connaît la technique spéciale pour dépouiller l’illusion de la personnalité. Les jeux de l’humanité sont joyeux et divers : la folie que l’Inde, pendant mille ans, s’est tant efforcée de démasquer est celle que l’Occident, avec autant de vigueur, essaie de renforcer et de soutenir.

Si nous envisageons de ce point de vue notre Loup des steppes, nous comprendrons facilement pourquoi sa dualité ridicule le fait tant souffrir. Il croit, comme Faust, que deux âmes sont trop pour une seule poitrine et ne peuvent que la déchirer. Mais elles sont au contraire trop peu nombreuses, et Harry martyrise sa pauvre âme en voulant la faire tenir dans une forme aussi primitive. Il agit, bien qu’il soit un homme instruit et cultivé, à la façon d’un sauvage qui ne sait pas compter au-delà de deux. Il donne à une partie de lui-même le nom d’homme, à une autre celui de loup, et croit en avoir fini et s’être épuisé. Dans l’homme, il empile tout ce qu’il trouve en lui de spirituel, de sublimé ou de cultivé ; dans le loup, tout ce qu’il a d’instinctif, de sauvage et de chaotique. Mais la vie n’est pas aussi candide que nos pensées, aussi simpliste que notre pauvre langage d’idiots, et Harry se dupe doublement quand il applique cette méthode nègre d’homme loup. Il annexe à l’homme, nous le craignons, des régions entières de son âme qui sont encore loin d’être humaines et attribue au loup des parties de son être qui ont, depuis longtemps, dépassé le fauve.

Comme tous les hommes, Harry croit savoir très bien ce qu’est l’homme et n’en a pourtant aucune idée, bien qu’il le pressente parfois en rêve ou dans quelque autre état de conscience difficilement contrôlable. Qu’il n’oublie point ces pressentiments, qu’il se les incorpore autant que possible Car l’homme n’est point une création solide et durable (ce qui était, malgré les divinations opposées de ses sages, l’idéal de l’Antiquité) mais plutôt un essai et une transition ; il n’est pas autre chose que la passerelle étroite et dangereuse entre la nature et l’esprit. Sa destination la plus fervente l’attire vers l’esprit, vers Dieu ; son désir le plus intime le repousse à la Mère, à la Nature entre ces deux puissances oscille sa vie frémissante et craintive. Ce que les hommes entendent par la notion d’humain n’est toujours qu’une convention bourgeoise périssable. Certains instincts des plus brutaux Sont méprisés et honnis par cette convention, une parcelle de conscience, de moralité et de « débestialisation » est obligatoire, un brin d’esprit est non seulement permis, mais exigé. L’homme de cette convention est, comme tout idéal bourgeois, un compromis, un essai timide et ingénument malin de berner la méchante aïeule Nature, de même que l’ennuyeux ancêtre Esprit, et de garder entre eux deux la moyenne confortable.

C’est pourquoi le bourgeois permet et supporte ce qu’il appelle « personnalité », mais livre en même temps cette dernière au moloch dénommé « Etat » et les oppose continuellement l’un à l’autre. C’est pourquoi le bourgeois brûle aujourd’hui comme hérétique, ou fait pendre comme criminel, celui à qui demain il élèvera des statues.

La divination que l’homme n’est pas une création toute faite, mais une exigence de l’esprit, une possibilité lointaine aussi crainte que désirée, et que le chemin qui y mène n’est jamais suivi que l’espace de quelques pas, dans des souffrances et des extases terribles, par ces êtres isolés et rares en l’honneur de qui on dresse aujourd’hui l’échafaud, demain le monument, cette divination, dis-je, vivait dans l’âme du Loup des steppes. Mais ce qu’il appelle homme en lui, par opposition à son loup, n’est pas autre chose, en grande partie, que ce même homme médiocre de la convention bourgeoise. Harry peut bien pressentir le chemin qui mène à l’homme véritable, le chemin des immortels, il peut même çà et là y avancer d’un pas hésitant et infinitésimal, qu’il paie ensuite par des tourments cuisants, par une douloureuse solitude. Mais, au tréfonds de son âme, il craint pourtant d’admettre et de vouloir cette exigence suprême, cette création humaine véritable recherchée par l’esprit, de suivre ce chemin étroit et unique vers l’immortalité. Il le sent nettement : cela conduit à des tortures toujours plus grandes, à la proscription, au dernier renoncement, peut-être à l’échafaud ; et, bien qu’au bout de ce chemin, le tente l’immortalité, il n’a pourtant pas la volonté de souffrir toutes ces souffrances, de mourir toutes ces morts. Bien qu’il soit plus conscient que les bourgeois du but du devenir humain, il ferme pourtant les yeux et ne veut pas savoir que S’accrocher désespérément à son moi, ne pas vouloir mourir est la voir la plus sûre vers la mort éternelle, tandis que pouvoir mourir, dépouiller les voiles, abandonner éternellement le moi au changement mène à l’immortalité. Quand il rend un culte à ses préférés parmi les immortels, à Mozart par exemple, il ne le voit, en fin de compte, qu’avec des yeux de bourgeois ; tel un maître d’école, il est enclin à attribuer la perfection de Mozart uniquement à un don spécial, au lieu de l’expliquer par la grandeur de son abandon, par son acceptation de la souffrance, son indifférence aux idéals bourgeois, son endurance de cet isolement extrême qui, autour de celui qui souffre et devient homme, raréfie l’atmosphère bourgeoise jusqu’à l’éther glacé, jusqu’à la solitude du jardin de Gethsémani.

Cependant notre Loup des steppes a du moins découvert en lui la qualité faustienne, il a trouvé que l’unité du corps n’implique pas celle de l’âme, et qu’il se trouve tout au plus sur le chemin du long pèlerinage vers l’idéal de cette harmonie. Il voudrait ou surmonter en lui le loup et devenir entièrement homme, ou bien renoncer à l’homme et mènerait moins en tant que loup une vie intégrale et non désagrégée. Il est probable qu’il n’a jamais observé de près un loup véritable ; peut-être aurait-il vu alors que les animaux, eux non plus, n’ont pas d’âme indivisible, qu’ils dissimulent également, sous la forme souple et belle du corps, une multiplicité d’états et d’aspirations, que le loup cache des abîmes, que le loup souffre lui aussi. Non, le « retour à la nature » fait toujours suivre à l’homme une fausse route pénible et sans espoir. Harry ne pourra jamais redevenir totalement un loup et, s’il le devenait, il verrait que le loup, lui non plus, n’est rien de simple et de primitif, mais quelque chose, déjà, de multiple et de compliqué. Le loup, lui aussi, a deux âmes, et plus que deux, dans sa poitrine de fauve, et celui qui souhaite d’être un loup commet le même oubli que l’homme à la chanson populaire : « Ô bonheur d’être encore un enfant ! » L’homme sympathique, mais sentimental, qui chante cette chanson de l’enfant bienheureux, souhaite lui aussi le retour à la nature, à l’innocence, aux commencements, et oublie complètement que les enfants, loin d’être bienheureux, sont susceptibles de bien des conflits, de bien des déchirures, de toutes les souffrances.

En général, il n’est pas de voie qui conduise cri arrière, ni vers le loup ni vers l’enfant. Au début de toutes choses, il n’y a ni innocence ni ingénuité ; tout ce qui est créé, même ce qui apparaît comme le plus simple, est déjà coupable, déjà lancé dans le torrent boueux du devenir, et ne peut jamais, jamais remonter le courant. Le chemin de l’innocence, de l’incréé, de Dieu, ne mène pas en arrière, mais en avant, non pas vers l’enfant ou le loup, mais toujours plus avant dans la culpabilité, toujours plus profondément dans la création humaine. Même le suicide, pauvre Loup des steppes, ne te servirait à rien ; tu devras malgré tout suivre le chemin plus long, plus pénible et plus difficile du devenir humain ; tu devras souvent encore multiplier ta dualité, compliquer ta complexité. An lieu de réduire ton espace, de simplifier ton âme, tu deviendras de plus en plus le monde, tu devras finalement faire entrer l’univers entier dans ta poitrine douloureusement élargie, pour parvenir peut-être un jour au repos, à la fin.

C’est la voie que suivit Bouddha, que suivit tout homme grand, l’un sciemment, l’autre inconsciemment, autant que leur réussit cette entreprise audacieuse. Chaque naissance signifie la séparation du tout, délimitation, détachement de Dieu, rénovation douloureuse. Le retour au tout, l’affranchissement de l’individualisation torturante, le devenir divin signifie : avoir élargi son âme jusqu’à lui faire étreindre à nouveau le tout.

Il ne s’agit pas ici de l’homme tel que le connaissent l’école, l’économie nationale, la statistique, de l’homme tel qu’il court les rues à des millions d’exemplaires et qu’on ne saurait considérer autrement que le sable du rivage ou l’écume des flots ; quelques millions de plus ou de moins, qu’importe, ce sont les matériaux, pas autre chose. Non, nous parlons ici de l’homme au sens suprême, du but de la longue route du devenir humain, de l’homme souverain, divin mortel. Le génie n’est pas aussi rare que nous le croyons, mais, en même temps, il n’est pas aussi fréquent que le déclarent l’histoire de la littérature, celle de l’univers et, par-dessus tout, les journaux. Le Loup des steppes Harry aurait, nous semble-t-il, suffisamment de génie pour tenter l’audacieuse entreprise du devenir humain au lieu de se retrancher en souffreteux, à chaque difficulté, derrière son loup-stupide.

Il est aussi surprenant et attristant de voir que des hommes doués de telles possibilités recourent à des loups des steppes et à des : « Deux âmes, hélas ! » que de constater si souvent leur lâche amour pour le bourgeoisisme. Un homme capable de comprendre Bouddha, un homme qui a la divination des ciels et des abîmes de l’essence humaine ne devrait pas vivre dans un monde où dominent le sens commun, la démocratie et l’instruction bourgeoise. Il n’y vit que par lâcheté et, quand ses dimensions l’étouffent, quand il se sent à l’étroit dans la pièce bourgeoise, il fait payer au loup les pots cassés et ne veut pas savoir que la bête, en cet instant, est le meilleur de lui-même. Tout ce qu’il y a de sauvage en lui, il l’appelle loup et le juge méchant, dangereux, épouvantail à bourgeois ; lui, qui croit pourtant être artiste et posséder des sens délicats, n’est pas capable de voir qu’en dehors du fauve et derrière lui il existe en son moi bien autre chose, que tout ce qui mord ne vient pas du loup, qu’il y a là des renards, des dragons, des tigres, des singes et des oiseaux de paradis. Et tout cet univers, tout ce jardin paradisiaque plein de formes petites et grandes, terribles et charmantes, puissantes et délicates, est écrasé et emprisonné par la fable du loup, comme l’homme véritable l’est par le bourgeois.

Qu’on s’imagine un jardin avec des centaines d’arbres différents, des milliers de fleurs variées, d’innombrables fruits, des herbes à profusion. Mais, si le jardinier ne connaît pas d’autre distinction botanique que « mangeable » et « mauvaise herbe », il ne saura à quoi s’en tenir sur les neuf dixièmes de ses richesses, il arrachera les fleurs les plus exquises, abattra les arbres les plus nobles, ou, du moins, les détestera et les regardera d’un mauvais œil. C’est ainsi qu’agit le Loup des steppes envers les mille floraisons de son âme. Ce qui ne convient pas aux rubriques « Homme » ou « Loup », il ne le voit même pas. Et que n’attribue-t-il point à l’homme ? Toutes les lâchetés, toutes les singeries, toutes les stupidités et les mesquineries, il les lui attribue pourvu qu’elles ne soient pas carnassières et, de même, il applique au loup tout ce qui est noble et tout ce qui est fort, uniquement parce qu’il n’a pas encore réussi à en devenir maître.

Nous prenons congé de Harry, nous le laissons poursuivre seul son chemin. S’il était déjà chez les immortels, s’il était là-bas où paraît le conduire sa voie douloureuse, avec quel étonnement il contemplerait ces allées et venues, ces zigzags indécis et fous de sa route ; comme il sourirait à ce Loup des steppes, d’un sourire encourageant, grondeur, apitoyé, amusé !

© Calmann-Lévy, 1947, pour la traduction française

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